Attaque d’Israël : comment les négociations avec Washington ont endormi la vigilance de l'Iran
Les yeux étaient encore tournés vers la table des négociations lorsque les bombes israéliennes se sont abattues sur l’Iran, vendredi 13 juin. Un sixième et très attendu cycle de discussions entre l’émissaire de Donald Trump, Steve Witkoff, et ses homologues iraniens était prévu dimanche à Oman, visant à établir un cadre de résolution de l’impasse sur le programme nucléaire iranien. Le processus diplomatique avait installé une confiance prudente à Téhéran, avec une administration Trump désireuse d'éviter un conflit en laissant une chance à la diplomatie.
"Nous sommes proches d’un bon accord" encourageait ainsi Donald Trump 24 heures avant l’attaque, appelant l’Iran et Israël à la retenue face à un conflit que l’on sentait prêt à éclater. "Je ne veux pas qu’ils (Israël) interviennent, parce que je pense que cela ferait tout capoter", souhaitait alors publiquement le président américain.
Comment hauts gradés iraniens ont sous estimé la menace
Israël aurait averti son allié américain de son intention d'attaquer l'Iran directement sur son sol, indiquant que cette offensive était "nécessaire pour sa défense". Jeudi pourtant, veille de l'opération "Rising Lion", Donald Trump affirmait encore ne pas croire qu’une attaque israélienne était imminente. Chez les Iraniens, une telle menace n'était pas non plus prise au sérieux tant que les négociations avec les Etats-Unis duraient. A tel point que cette nuit-là, selon des entretiens du New York Times réalisé avec une demi-douzaine de hauts responsables iraniens restés anonymes, "les hauts commandants militaires ne se sont pas réfugiés dans des abris sécurisés et sont restés dans leurs propres domiciles". Le général Amir Ali Hajizadeh, commandant de l'unité aérospatiale des Gardiens de la révolution, et son état-major ont ignoré une directive leur interdisant de se rassembler en un seul endroit. Ils ont tenu une réunion sur une base militaire de Téhéran et ont été tués lors de l'attaque israélienne.
Quelques heures plus tard, une centaine d’avions de combats israéliens ont bombardé une quinzaine de cibles nucléaires et militaires, abattant notamment deux autres têtes de pont militaires — le chef des Gardiens de la révolution Hossein Salami et le chef d’état-major iraniens Mohammad Bagheri — en plus de nombreux blessés civils. Vendredi matin aux aurores, "Israël a neutralisé une grande partie de la capacité de défense de l’Iran, détruit des radars et des systèmes de défense aérienne, entravé l’accès à son arsenal de missiles balistiques et éliminé des figures de premier plan dans la chaîne de commandement militaire", liste le New York Times. Et endommagé gravement l’usine d’enrichissement nucléaire de Natanz.
Le "feu vert par déni" des Etats-Unis
L'effet de surprise était total. Pourtant, l’Iran n'ignorait pas la possibilité d’une attaque israélienne. "Les hauts dirigeants iraniens planifiaient depuis plus d’une semaine une riposte à une éventuelle attaque israélienne au cas où les négociations nucléaires avec les Etats-Unis échoueraient", rapporte le New York Times. Erreur de calcul : Israël n'aura même pas attendu la fin des discussions.
Donald Trump a admis sur la chaîne Fox News avoir été informé en amont des frappes israéliennes. Selon deux responsables américains interrogés en off par le Wall Street Journal, Benyamin Netanyahou avait évoqué la possibilité d’attaques contre l’Iran lors d’un appel téléphonique avec le président américain dès lundi. "Jeudi, des responsables de l’administration Trump ont déclaré qu’Israël était prêt à frapper l’Iran dans les jours suivants", précise le journal.
"J’ai donné à l’Iran une chance de conclure un accord. Ils n’y sont tout simplement pas parvenus" lâchait Donald Trump sur les réseaux vendredi matin, peu après l’attaque, après avoir admis avoir été mis au courant à l'avance de l’attaque israélienne. La Maison-Blanche aurait-elle volontairement endormi la vigilance iranienne en encourageant les pourparlers autour du nucléaire ?
Immédiatement après l’attaque, le secrétaire d’Etat Marco Rubio avait déclaré dans un communiqué que les Etats-Unis n’avaient pas participé aux frappes israéliennes. Mais pour Aaron David Miller, ancien négociateur américain pour la paix au Moyen-Orient, interrogé par le Wall Street Journal, aucun élément ne permet de penser que la Maison-Blanche était suffisamment opposée à une frappe israélienne pour être prête à mettre en jeu sa relation avec Israël. Selon lui, c’est finalement un "feu vert par déni" ou par omission qu’a reçu Israël en exposant son plan d’attaque à la Maison-Blanche, suggérant que les Etats-Unis ont laissé Israël agir tout en maintenant une posture publique de neutralité diplomatique.
L’issue de l’attaque n’augure rien de bon pour la crédibilité des processus diplomatiques — en particulier impliquant les Etats-Unis — dans la région. La manœuvre israélienne, consistant à frapper alors que la diplomatie semblait progresser, montre comment un processus de négociation peut être instrumentalisé à des fins militaires. Certains responsables iraniens accusent Washington d’être complice de l’attaque israélienne, ce qui pourrait torpiller les dernières chances d’une solution diplomatique.
Fidèle à lui-même, Donald Trump ne s’en fait pas plus discret. Peu après l’attaque le président des Etats-Unis a déclaré que les frappes israéliennes avaient été menées en raison de l’intransigeance de Téhéran, et compte exploiter ce moment de faiblesse en exhortant les Iraniens à conclure un accord "avant qu’il ne reste plus rien".