Pays-Bas : Fenix, un nouveau musée sur l'immigration à Rotterdam
A l’approche du port, on ne peut pas la rater : "The Tornado" (la Tornade) est le nouveau point de mire de Rotterdam, un escalier à double hélice suspendu au cœur d’un ancien entrepôt qui se prolonge au-delà de la toiture. En haut, dressée vers le ciel, une plateforme d’observation à 24 mètres de hauteur offre une vue à couper le souffle sur la Meuse. A la fois œuvre d’art et ouvrage d’ingénierie complexe, la structure en acier aux spirales organiques vient symboliser les mouvements migratoires qui se sont déployés sur les quais entourant le bâtiment à partir de la fin du XIXe siècle.
Ici, des décennies durant, plus de trois millions d’émigrants ont embarqué à destination de l’Amérique ou du Canada. D’autres, venus de partout, y ont jeté l’ancre et contribué à faire de Rotterdam la cité aux 170 nationalités qu’elle est aujourd’hui. L’immeuble, qui date de 1923 et faisait office de lieu de stockage pour la Holland America Line, a été détruit par un bombardement au cours de la Seconde Guerre mondiale, puis reconstruit dans les années 1950 avec deux édifices distincts. Et c’est dans l’un d'eux que Fenix, musée d’art international consacré à la migration, vient d’ouvrir ses portes.
Sa conception, qui tient de la prouesse tant la Tornade paraît flotter au milieu des murs d’origine, est le premier projet culturel européen mené par MAD Architects, le studio implanté à Pékin, sous l’égide de Ma Yansong, le chantre du déconstructivisme chinois à qui l’on doit notamment les Marilyn Monroe Towers de Mississauga, dans la banlieue de Toronto. A Rotterdam, il a opté pour un design sans compromis pour faire du vieil entrepôt la pièce maîtresse de la transformation du "quartier rouge" de Katendrecht, le plus chaud de la ville, longtemps dédié à la prostitution et au divertissement des marins. La Tornade, qui bénéficie de deux entrées différentes, chacune menant à des trajectoires qui se croisent, est, aux yeux d’Anne Kremers, la directrice du musée, la parfaite métaphore des parcours migratoires qui ont façonné l’identité de la ville et dont l’ascension "ne peut qu’élargir le regard sur ces phénomènes de départ et d’arrivée massifs".
Les trois expositions inaugurales veulent témoigner de cette ouverture. Parmi elles, The Family of Migrants s’inspire directement de la célèbre Family of Man orchestrée au MoMa par Edward Steichen en 1955, à laquelle Roland Barthes consacra un chapitre dans ses Mythologies. Cette fois, la conservatrice Hanneke Mantel a réuni près de 200 photographies marquantes autour de la thématique migratoire. On y retrouve, parmi d’autres, le portrait de Florence Owens Thompson, la mère courage, saisie par Dorothea Lange en Californie au cours de la Grande Dépression, mais aussi la légendaire Afghan Girl de Steve McCurry, prise dans un camp de réfugiés au Pakistan en 1984, dont les yeux verts (retouchés) à la Une du National Geographic ont fait le tour de la planète. Dans la lignée de Fenix, la commissaire a voulu recentrer le phénomène migratoire sur l’humain : "Quand on évoque cette question, l’attention se déplace trop rapidement vers les chiffres ou la politique, plutôt que vers les personnes." Ainsi, comme son ancêtre du MoMa, The Family of Migrants donne la parole aux histoires intimes d’une migration qui, au fil des siècles, "sépare et relie les gens pour façonner le monde".