Mohsen Milani : "Benyamin Netanyahou devrait prendre garde au syndrome Saddam Hussein"
C’est une attaque sans précédent. Par son ampleur, la profondeur de ses cibles, mais aussi en raison des conséquences qu’elle pourrait charrier pour la région, plongée dans l’inconnue depuis le bombardement de site militaires et nucléaires iraniens, le 13 juin, et l’escalade qui s’en est suivie. "Si cette trajectoire se poursuit, la portée du conflit pourrait bientôt s'élargir, marquant potentiellement le début d'une guerre régionale plus large, qui ne servirait ni les intérêts iraniens ni les intérêts israéliens", alerte Mohsen Milani, professeur de sciences politiques à l’Université de Floride du Sud et auteur du récent Iran’s Rise and Rivalry with the US in the Middle East.
Auprès de L’Express, ce spécialiste prévient que, même si les capacités défensives de Téhéran ont été endommagées, l’Iran conserve suffisamment de ressources offensives pour causer des ravages dans la région, mais aussi une forte capacité à attiser le sentiment nationaliste. "Lorsque Saddam Hussein a envahi l'Iran en 1980, il pensait également que le pays était faible et qu'il pourrait remporter une victoire rapide et décisive, rappelle Mohsen Milani. Au lieu de cela, il a eu droit à huit années de guerre brutale et sanglante. Il avait fortement sous-estimé la puissance du nationalisme iranien et la volonté des Iraniens, quelles que soient leurs opinions politiques, de défendre leur pays lorsqu'il est attaqué". Entretien.
L'Express : Le 13 juin, Israël a lancé une attaque aérienne massive contre l'Iran. Benyamin Netanyahou avait pourtant déclaré à plusieurs reprises qu'Israël ne frapperait pas tant que les pourparlers irano-américains seraient en cours. Comment interprétez-vous ce timing ?
Mohsen Milani : Ce n'est un secret pour personne qu'Israël s'inquiète depuis longtemps de tout accord entre les Etats-Unis et l'Iran qui autoriserait le maintien d'une infrastructure nucléaire, même élémentaire. Souvenez-vous que le Premier ministre Netanyahou a joué un rôle majeur pour persuader le président Trump de se retirer unilatéralement du JCPOA (NDLR : l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien) en mai 2018. En 2024, après qu'Israël a infligé des dommages importants aux systèmes de défense aérienne de l'Iran, une fenêtre stratégique rare s'est ouverte. Israël y a vu une occasion unique de frapper de manière décisive, non seulement pour cibler les installations nucléaires de l'Iran, mais aussi pour dégrader ses capacités militaires plus larges.
Selon les informations dont nous disposons, notamment grâce au New York Times, le haut commandement militaire iranien a mal évalué la situation. Il a supposé que tant que les négociations sur le programme nucléaire iranien étaient en cours avec les Etats-Unis, et qu'un autre cycle de négociations était prévu, il était peu probable qu'Israël saperait ouvertement le processus diplomatique en lançant une attaque contre l'Iran. En conséquence, les hauts responsables de la sécurité iranienne n'ont pas pris les mesures de précaution habituelles. Téhéran a donc commis une erreur de calcul fatale, alors même que des informations circulaient sur l'imminence d'un événement important. Ce qui reste difficile à évaluer à ce stade, c'est le degré d'implication des États-Unis dans la planification et le soutien opérationnel de l'attaque. Il y avait, bien sûr, des désaccords tactiques avec les Etats-Unis sur la meilleure façon de poursuivre cet objectif : par une action militaire directe ou par une pression diplomatique soutenue. Mais malgré ces différences de méthode, les deux gouvernements restent alignés sur leur objectif principal, qui est d'empêcher l'Iran de se doter d'armes nucléaires.
L'ampleur et la coordination de l'attaque sont-elles sans précédent dans l'histoire récente ?
Compte tenu de l'histoire entre l'Iran et Israël depuis la création de l’Etat hébreu en 1948, il ne fait aucun doute que l'attaque israélienne est sans précédent, non seulement par l'étendue et la profondeur de ses cibles, mais aussi, pour être franc, par son caractère inattendu. Très peu d'experts avaient prévu une opération de cette ampleur.
Même si l'Iran a été pris au dépourvu - plusieurs de ses principaux chefs militaires ont été tués et son système de commandement et de contrôle a été désorganisé - Téhéran a remplacé en l'espace d'un jour environ les commandants tués et a commencé à lancer ses propres opérations offensives, en tirant des missiles sur les villes israéliennes. Jusqu'à présent, on ne sait pas si les installations nucléaires iraniennes ont été sérieusement endommagées et dans quelle mesure. Ce qui est clair, en revanche, c'est que la mobilisation des ressources iraniennes devrait s'intensifier dans les jours à venir.
Comment cela ?
Jusqu'à présent, la République islamique et Israël étaient engagés dans une sorte de guerre froide, gérant soigneusement l'escalade de leur conflit. Il était tacitement entendu qu'ils éviteraient une confrontation directe. C'est pourquoi l'Iran s'appuyait sur des acteurs non étatiques et des "proxys" pour saper Israël, tandis que celui-ci collaborait parfois avec les Kurdes ou avec certains groupes d'opposition iraniens, et cherchait à faire pression sur les Etats-Unis pour qu'ils imposent des sanctions de plus en plus lourdes afin de contenir la République islamique. L'attaque terroriste du Hamas du 7 octobre a radicalement changé la nature des relations entre l'Iran et Israël.
Pour l'instant, il semble que les deux pays aient l'intention d'intensifier leurs opérations. Israël a mené des frappes qui ont touché, outre des installations non nucléaires, des zones comprenant des infrastructures civiles et énergétiques. L'Iran, pour sa part, a lancé des missiles plus destructeurs, visant à la fois des sites stratégiques et des centres de population. Au moment où nous parlons, il semble qu'Israël n'ait pas réussi à détruire complètement les principales installations nucléaires de l'Iran, bien que plusieurs scientifiques iraniens de haut niveau aient été tués. Si cette trajectoire se poursuit, la portée du conflit pourrait bientôt s'élargir, marquant potentiellement le début d'une guerre régionale plus large, qui ne servirait ni les intérêts iraniens ni les intérêts israéliens. En outre, un tel conflit régional serait extrêmement difficile à contenir. L'histoire montre que lorsque l'Iran entre en guerre, il peut réagir lentement, mais qu'une fois engagé, il a tendance à être très persévérant et réticent à reculer.
"L'Iran n'est pas aussi faible qu'il n'y paraît", écriviez-vous début juin dans Foreign Policy. Maintenez-vous cette analyse ?
Permettez-moi de nuancer. L'axe de la résistance a été sérieusement affaibli. La dissuasion de l'Iran a été considérablement réduite et son système de défense aérienne a été endommagé. L'Iran a subi de nombreux revers stratégiques au Liban, où les capacités militaires du Hezbollah ont été profondément diminuées. Et l'effondrement du régime Assad représente un revers stratégique majeur pour Téhéran, comparable à la chute du Shah pour les Etats-Unis en 1979. En même temps, ce que je faisais valoir est que Téhéran conserve une influence considérable en Irak et au Yémen. Plus important encore, l'axe de la résistance a toujours fonctionné comme une couche secondaire de la doctrine de défense de l'Iran. Ses capacités en matière de missiles et de drones restent le cœur de son dispositif défensif, et cette partie est restée relativement intacte.
En bref, si les capacités défensives de l'Iran ont été endommagées, il conserve suffisamment de ressources offensives pour faire des ravages dans la région, même si certainement pas autant qu'il aurait pu le faire avant le 7 octobre. En cas de guerre, l'Iran souffrirait davantage que les Etats-Unis ou Israël, mais, pour un certain nombre de raisons, il est encore capable de se défendre. De plus, toute attaque contre l'Iran est susceptible d'attiser le sentiment nationaliste. Plus la guerre s'éternise, plus il est facile pour l'Iran de mobiliser ses ressources.
Comment le régime iranien pourrait-il les mobiliser ?
Téhéran a toujours la capacité de semer le chaos dans le golfe Persique et le détroit d'Ormuz, ainsi que dans le détroit de Bab el-Mandeb, où les Houthis sont actifs. Si la confrontation avec Israël s'intensifie, l'Iran aura les moyens de créer de graves perturbations dans ces deux points d'étranglement critiques, ainsi que des problèmes économiques plus vastes. Environ 30 à 40 % du commerce mondial d'énergie maritime passe par le détroit d'Ormuz et le détroit de Bab el-Mandeb. En outre, l'Iran conserve la capacité de reconstruire une partie de ses systèmes de défense aérienne endommagés, en particulier si on lui donne le temps et la marge de manœuvre nécessaires.
L’attaque d'Israël ne peut-elle pas accélérer l’effondrement du régime iranien, fragilisé par des contestations internes ?
Une chose est sûre : si cette escalade se poursuit, si le nombre de victimes augmente et si les infrastructures non militaires continuent d'être détruites, la colère du peuple iranien risque de croître. À mon avis, l'issue la plus probable est que cette attaque pourrait en fait contribuer à rallier une large coalition autour du régime, y compris de nombreuses personnes profondément désillusionnées par la République islamique. En 1979, Khomeini, qui vivait alors en exil à Paris, a réussi à former une large coalition nationale qui a fini par renverser le Shah. Au fil des ans, cette coalition s'est fragmentée et rétrécie, tandis que le mécontentement de la population à l'égard de la République islamique s'est considérablement accru.
Mais une attaque extérieure de grande envergure, comme celle qu'Israël vient de mener, pourrait très bien déclencher un nouveau réflexe d'unité nationale et ramener une grande partie des forces qui faisaient autrefois partie de la coalition de Khomeini à soutenir l'effort de guerre de l'Iran. Lorsque Saddam Hussein a envahi l'Iran en 1980, il pensait également que le pays était faible et qu'il pourrait remporter une victoire rapide et décisive. Au lieu de cela, il a eu droit à huit années de guerre brutale et sanglante. Il avait fortement sous-estimé la puissance du nationalisme iranien et la volonté des Iraniens, quelles que soient leurs opinions politiques, de défendre leur pays lorsqu'il est attaqué.
Que voulez-vous dire ? La révolte des Iraniens contre le régime ne faiblit tout de même pas depuis plus de deux ans maintenant…
Jusqu'à présent, je vois plus de signes de ralliement autour du drapeau que de véritables troubles politiques internes. Bien sûr, il existe des mouvements séparatistes et des groupes d'opposition qui cherchent à affaiblir et, si possible, à renverser le gouvernement central. Certains d'entre eux pourraient recevoir un soutien extérieur et créer des problèmes. Mais dans le contexte actuel, il est peu probable qu'ils parviennent à déstabiliser sérieusement le gouvernement iranien. Bref, tout porte à croire que, pour l'instant, cette attaque a plutôt renforcé l'unité nationale qu'affaibli la République islamique. Cela dit, les choses peuvent changer et une fois la guerre terminée, la République islamique devra répondre à la question de savoir comment et pourquoi le pays s'est retrouvé dans une situation aussi dangereuse, ce qui, à son tour, pourrait avoir de graves ramifications au niveau national.
Faut-il s'attendre à ce que l'Iran reprenne les négociations avec les États-Unis, comme l'ont déjà demandé plusieurs chefs d'État, ou, au contraire, à ce qu'il accélère son programme nucléaire en guise de représailles ?
Il est très peu probable que le gouvernement iranien actuel accepte de démanteler son programme nucléaire. Ce programme a nécessité des investissements financiers massifs et fait vivre une main-d'œuvre importante - selon certaines estimations, au moins 30 000 personnes sont employées dans le secteur de l'énergie nucléaire en Iran. Accepter de le démanteler équivaudrait à un suicide politique pour la République islamique, que le programme apporte ou non des avantages stratégiques tangibles.
Cela dit, je pense qu'il existe encore une marge de négociation avec les Etats-Unis, en particulier sur les paramètres techniques : limiter le niveau et la quantité d'enrichissement de l'uranium, autoriser des inspections plus intrusives et établir de nouvelles clauses de caducité. Je ne crois pas à une solution militaire. Et pour qu'il y ait une véritable avancée, l'Iran devrait s'engager directement avec les Etats-Unis, sans intermédiaire.
Est-il encore possible de trouver une solution diplomatique à cette escalade ?
Avant cela, la confrontation directe entre Israël et l'Iran doit être suspendue. Les attaques doivent cesser. Il serait extrêmement difficile pour les dirigeants iraniens d'entamer des négociations sérieuses alors que leurs infrastructures sont toujours attaquées. Il en va de même pour Israël : tant que l'Iran continuera à exercer des représailles, il est peu probable qu'il se retienne.
Je reste optimiste quant au fait que l'Iran et les Etats-Unis pourraient finalement revenir à la table des négociations, même si je suis moins confiant qu'auparavant quant à l'issue de ces pourparlers. L'attaque contre l'Iran modifiera fondamentalement sa doctrine de défense, car sa posture de dissuasion actuelle a été anéantie. Les guerres doivent être évitées, non seulement parce qu'elles sont faciles à déclencher et difficiles à terminer, mais aussi parce qu'elles produisent inévitablement des conséquences imprévisibles et non désirées.