En plein été, ces piscines municipales contraintes de fermer faute de maîtres-nageurs
Un bassin en plein air de 25 mètres, une eau bleu turquoise et un accès gratuit tout l’été… À Lanrelas, dans les Côtes-d’Armor, la piscine municipale fait chaque année le bonheur des 850 habitants de la commune, qui viennent profiter de son solarium ou s’y rafraîchir durant les fortes chaleurs estivales. Mais cette année, malgré la canicule, les portes de l’établissement resteront closes. Malgré de nombreuses recherches et une multitude de relances, le maire, Yves Lemoine, n’a pas trouvé de maître-nageur disponible pour assurer la sécurité du bassin. "Ça fait deux ou trois ans qu’on redoute que ça nous tombe dessus. C’est une vraie galère", résume-t-il, dépité. En 2023 et 2024, l’édile a pu compter sur la présence inespérée "d’un petit jeune du coin" qui terminait son contrat à l’armée, et a accepté de passer en urgence son Brevet national de sécurité et de sauvetage aquatique (BNSSA) pour permettre à la piscine d’ouvrir. "Il a sacrifié deux ans de suite ses vacances pour offrir aux jeunes la possibilité de profiter du bassin… Mais cette année, il a bien mérité un peu de repos", commente Yves Lemoine.
L’équipe municipale a tout tenté pour recruter, en passant des offres d’emploi à la faculté de Rennes, à travers les écoles de sport locales ou la Fédération de natation… Mais rien n’y fait : les maîtres-nageurs sauveteurs semblent être une espèce en voie de disparition. Selon les différents syndicats du secteur, il manquerait actuellement plus de 5 000 professionnels pour répondre à la demande croissante des communes et collectivités.
58% de noyades en plus sur un an
Le 20 juin dernier, la mairie de Lanrelas a été obligée d’annoncer la fermeture estivale de sa précieuse piscine, provoquant la frustration des habitants. "Vous imaginez bien que les gens commencent à râler - d’autant que les deux autres piscines proches de chez nous sont fermées pour problèmes techniques. Les habitants se redirigent vers les étangs de la région ou sur la côte, espaces qui ne sont pas toujours surveillés", explique le maire.
Une situation loin d’être idéale, alors que le nombre de noyades explose en France : selon Santé publique France, 109 personnes ont perdu la vie noyées depuis le début du mois de juin - un bond de 58 % par rapport à la même période l’année dernière. Même bilan du côté du nombre de noyades non-mortelles (400), qui ont doublé en un an. Selon l’organisme, la plupart de ces accidents ont eu lieu dans un contexte de forte chaleur, qui "accentue les dangers liés à la baignade". Les cas concernant les adolescents, par exemple, ont principalement eu lieu dans "des cours d’eau ou des plans d’eau non surveillés". De quoi alerter le Syndicat des maîtres nageurs sauveteurs (SMNS), qui réclame "un plan d’urgence de formations des maîtres nageurs sauveteurs", et un "vrai service public gratuit d’apprentissage de la nage".
Car malgré un décret datant de 2023, qui permet aux titulaires d’un BNSSA d’exercer leur mission de surveillant sauveteur en autonomie, les syndicats s’inquiètent d’une pénurie "qui ne fera que s’accélérer au fil des années". "Entre les départs à la retraite, le salaire peu attrayant, les horaires décalés et l’augmentation de la demande liée à l’ouverture de grands parcs aquatiques, le compte n’y est pas. Il faut réagir", commente Christian Poutriquet, président de la Fédération française de sauvetage et de secourisme (FFSS), qui dit recevoir chaque semaine "une vingtaine de demandes" de communes désespérées, auxquelles il ne peut pas répondre favorablement.
"On est en flux-tendu"
Partout sur le territoire, les fermetures totales ou partielles de piscines municipales - parfois en pleine période de canicule -, compliquent ainsi le quotidien des maires, et agacent les habitants. À Sélestat (Bas-Rhin), les arrêts maladies simultanés de trois maîtres nageurs ont contraint la mairie à fermer les quatre bassins de l’établissement local durant le week-end du 14 juillet, faute de remplaçants disponibles. "On est en flux tendu : les maîtres-nageurs préfèrent aller travailler en Allemagne pour des raisons de statut et de salaire, et on souffre de la concurrence directe de l’espace aquatique d’Europa-Park", explique Grégory Frantz, responsable de la communication de la mairie.
Pourtant, la commune n’a pas hésité à augmenter la grille salariale et les primes de ses maîtres-nageurs, et propose même un logement municipal en cas de besoin - ce qui n’a jusqu’à présent pas vraiment fonctionné. Même type de propositions à Lanrelas, où la mairie propose de prendre entièrement en charge les 500 euros de la formation au BNSSA et de loger gratuitement les maîtres nageurs, ou à Gex, dans l’Ain, où la mairie tente de trouver "d’autres alternatives" pour fidéliser ses personnels, "attirés par les salaires Suisse". "On les aide à trouver des logements, on tente de rester attractifs au niveau des primes", glisse la responsable du pôle sport de la mairie.
L’été dernier, sa piscine municipale a dû fermer tous les week-ends durant les vacances, et réduire drastiquement ses créneaux, faute de personnel. Depuis, le bouche-à-oreille a fonctionné et deux maîtres nageurs ont été recrutés, mais le contexte reste tendu : au moindre arrêt maladie ou démission, la fermeture sera inévitable. "Il y a parfois une course à l’échalote au niveau du salaire pour obtenir des effectifs : récemment, une commune du Var nous a proposé une offre de 120 euros par jour pour surveiller sa piscine municipale, ce qui est bien plus élevé que le salaire classique", souligne Axel Lamotte, du SMNS. Son confrère de la FFSS abonde, évoquant les salaires "qui montent en flèche dans le privé", notamment dans les campings, où les maîtres nageurs, nourris et logés, peuvent toucher "jusqu’à 3 000 euros nets par mois".
"Si notre maître-nageur nous quittait l’année prochaine, nous n’aurions pas d’autres choix que de sortir l’artillerie lourde pour trouver quelqu’un", estime de son côté Jean-Michel Pétréau, président de la communauté de communes des Terres d’Auxois, en Côte d’Or. Comme de nombreux collègues, l’élu regrette une situation fragile pour les communes rurales, situées loin des littoraux et moins attractives durant l’été. La piscine municipale de Vitteaux, située sur son territoire, vient ainsi de fermer ses portes pour quinze jours, pour cause de blessure de l’unique maître-nageur disponible. Venu de Lyon, l’homme a malencontreusement glissé dans la pataugeoire de la piscine, et ne pourra pas reprendre son poste avant le 1er août. "Nous n’avons évidemment pas pu le remplacer au pied levé. Tous les cours de natation pour les enfants sont reportés, ainsi que les cours d’aquagym par exemple, qui permettent de maintenir un certain lien social et de proposer des activités ludiques à ceux qui ne partent pas en vacances", souligne le président.