François Hollande - Bernard Cazeneuve : l’histoire d’une rupture silencieuse
Ils se sont tant aimés… avant de s’entre-déchirer. Géants de la tech, écrivaines célèbres, hommes politiques, businessmen… cet été, L’Express consacre une série d’été à des ruptures amicales contemporaines. Une façon d’appréhender l’actualité et ses débats par un aspect souvent ignoré du récit historique : l’amitié.
EPISODE 1 - Elon Musk et Peter Thiel, de partenaires à frères ennemis : l’histoire d’une amitié brisée
Plein du silence assourdissant d’espérer. Soudain, Bernard Cazeneuve se sent comme Aragon, ou presque. Il a beau tendre l’oreille, pas un bruit ne lui parvient. Depuis que son nom a germé pour Matignon, durant cet été 2024 suivant la stupéfiante dissolution, il compte. Combien sont-ils ses amis qui, haut et fort, crient leur enthousiasme de l’imaginer réinvestir le poste de Premier ministre ? Oh, il ne s’en émeut guère, la vie politique et la lecture de Mauriac lui ont appris à poser sur le monde et les hommes un regard désenchanté. Un mutisme toutefois le désarçonne. L’avouer serait ployer et Bernard Cazeneuve aime se tenir droit. Mais pourquoi diable François Hollande, avec qui il a tant vécu, se tait-il ?
Certes, leur relation, commencée à l’Assemblée à la fin des années 1990 mais dont l’intensité a crû en 2012 lors de la campagne présidentielle, n’a pas la longévité des plus solides amitiés. Non, elle se nourrit de bien davantage : l’épreuve, celle qui écrase le temps. Les attentats. Ensemble, Hollande à l’Elysée et Cazeneuve à Beauvau, ont subi, autant qu’ils ont fait face. Charlie Hebdo, l’Hypercasher, puis le Bataclan. Nice, aussi. Partout, des morts. "En moi, tout est dévasté, écrit l’ancien ministre de l’Intérieur dans son livre A l’épreuve de la violence, j’éprouve en ces instants la froide sensation du néant." Les voici, François Hollande et lui, prisonniers de ce cercle fermé, heureusement étroit, qui retient et rapproche ceux qui ont la double et lourde responsabilité de découvrir l’horreur et d’y répondre.
Après le pire, rien ni les jours de fête n’ont plus la même saveur. Quand vient l’heure de célébrer la nouvelle année, les deux complices qui se sont quittés la veille et savent qu’ils se retrouveront le lendemain se serrent, avec leurs épouses, dans le salon décrépit de la gentilhommière de la République, à Souzy-la-Briche. La demeure essonnienne dépend de Matignon. En 2015, c’est Manuel Valls, Premier ministre, qui les y reçoit. Ce réveillon-là a un goût salé, étrange et métallique. Il a le goût du sang. En 2016, Bernard Cazeneuve, installé quelques semaines plus tôt rue de Varenne, n’imagine pas finir l’année et le quinquennat loin de ceux avec qui il partage désormais l’indicible. A Souzy, entre le fantôme de Mitterrand et la bibliothèque garnie par l’ancien président, veillée d’armes entre vieux compagnons. Unis à jamais ?
C’est oublier la politique, oublier les ambitions. Depuis la dissolution et la réinstallation à l’Assemblée de François Hollande, les divergences affleurent. Tandis que l’ex-locataire élyséen soutient la création du Nouveau Front populaire, synonyme d’alliance avec La France insoumise, mais surtout de succès électoral pour la gauche ainsi réunie, le républicain Cazeneuve se dresse contre cet attelage monstrueux. Il soupire : "Ces gens pensent que la France est plus petite qu’eux." Tandis que le premier rêve d’un retour à l’Elysée en 2027, Emmanuel Macron envisage pour le second un retour à Matignon.
"Si tu y vas, il faut que ce soit avec des gens de gauche." A peine François Hollande a-t-il glissé ce conseil qu’il l’assortit d’une mise en garde : "La gauche te censurera pour ne pas perdre ses sièges lors des prochaines législatives." Car Cazeneuve et son intransigeance à l’encontre de ceux qui se compromettent avec LFI sont devenus des repoussoirs pour les moins courageux. Le PS tremble à l’idée de froisser ses alliés insoumis et verts en ne s’opposant pas à cette nomination. Et Hollande, qui goûte à peine aux joies de la résurrection, tremble avec lui… Son aide, il le jure, il l’apporte à Cazeneuve en "parlant directement, en privé, avec Emmanuel Macron".
Sa trahison, elle, est publique. Eclatante. Elle prend la forme d’un grand entretien au Point dans lequel il qualifie le refus présidentiel de nommer Lucie Castets de "faute institutionnelle". Bernard Cazeneuve a-t-il bien lu ? Un murmure de dépit : "Ce sont les mêmes qui me poussent à y aller…" Entre amis, on se parle. Se dit-on la vérité ? C’est une autre affaire. "Si je t’avais soutenu, je t’aurais nui", lui affirme François Hollande. "Comme ceux qui ne me soutiennent pas me nuisent et que ceux qui me soutiennent ne le font pas pour ne pas me nuire, je me sens un peu seul parfois", rétorque le délaissé. Vertige de l’amitié en politique.