Loi Duplomb : que sait-on vraiment des effets neurologiques des pesticides néonicotinoïdes ?
Le Conseil constitutionnel est sur le point de trancher. Les Sages, chargés de vérifier la compatibilité de la loi Duplomb avec la Constitution, et notamment sa Charte de l’environnement, doivent rendre leur avis ce jeudi 7 août. Quelle que soit leur décision, elle ne manquera pas de relancer les débats politiques et médiatiques. Espérons néanmoins qu’ils seront désormais mieux éclairés par les données scientifiques.
Car jusqu’à maintenant, les principaux griefs contre cette loi portent sur l’acétamipride et ses liens supposés avec le cancer. Or, premier fait étonnant, le flupyradifurone et le sulfoxaflor, les deux autres insecticides de la famille des néonicotinoïdes autorisés par cette loi, sont globalement absents des débats. Deuxième surprise, les preuves scientifiques concernant les liens entre ces trois molécules et une potentielle augmentation des risques de cancer chez l’humain sont très faibles et peu explorées. En réalité, ce sont les risques neurologiques qui retiennent bien plus l’attention des scientifiques. Et ces derniers ont été peu commentés, ou alors pas le biais de tribunes ou articles citant par exemple une prétendue baisse du quotient intellectuel chez les enfants exposés in utero, ce qu’aucune étude sérieuse ne démontre.
Reste que ce sont bien à cause des risques neurologiques supposés - et de l’ampleur de la polémique et des craintes réelles des citoyens - que l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) avait décidé de diviser par cinq la dose journalière admissible maximale et la dose de référence aiguë de l’acétamipride (de 0,025 à 0,005 mg/kg de poids corporel).
Des pesticides conçus pour attaquer le système nerveux
Les insecticides de la famille des néonicotinoïdes, dont l’acétamipride, le flupyradifurone et le sulfoxaflor font partie, ciblent spécifiquement le système nerveux des insectes. "Ce sont des substances neurotoxiques, cela fait l’unanimité et même les fabricants le reconnaissent puisque c’est l’effet recherché !", explique Luc Multigner, épidémiologiste et coauteur du rapport Inserm 2021, une mine d’informations sur les pesticides et leurs effets sur la santé.
"Tous les néonicotinoïdes ou assimilés ont un mode d’action similaire : ils visent les récepteurs nicotiniques du système nerveux des insectes", abonde Xavier Coumoul, toxicologue, directeur d’une unité de recherche à l’Inserm et également coauteur du rapport Inserm 2021. Ces récepteurs peuvent être comparés à de petites serrures. En temps normal, de petites clés chimiques appelées acétylcholines s’y insèrent pour permettre la transmission des signaux nerveux essentiels à l’activité neuronale. Mais les néonicotinoïdes peuvent se fixer sur ces récepteurs et provoquer une activation excessive et prolongée des neurones. Résultat, le système nerveux des insectes dysfonctionne : ils souffrent de troubles auditifs et de la locomotion, de désorientation, se perdent et finissent par mourir.
Des études rares mais des signaux d’alerte neurotoxiques
D’ailleurs, de nombreuses études documentent les dangers d’une exposition à des doses élevées d’acétamipride et de sulfoxaflor sur les animaux. Concernant l’acétamipride, une étude publiée en 2024 montre par exemple une réduction significative de la masse cérébrale chez le rat et des troubles du développement cérébral chez la descendance. Une autre, menée sur des souris, constate une augmentation des comportements anxieux et un déséquilibre de neurotransmetteurs.
Des travaux ont encore découvert un effet cytotoxique de ce pesticide lorsque utilisé sur des cultures de cellules humaines issues de lignées tumorales. Quant au sulfoxaflor, il existe des études sur les abeilles, les bourdons et les drosophiles qui confirment que le sulfoxaflor produit des symptômes de surexcitation neuronale (tremblements, paralysie), voire des effets comportementaux (locomotion, croissance des colonies, motricité), ou encore qu’une exposition aiguë chez le poisson zèbre provoque une perturbation de la transmission neuronale.
Les données scientifiques sur le troisième néonicotinoïde de la loi Duplomb, le flupyradifurone, sont plus rares. Quelques expérimentations ont été menées sur des insectes, et confirment sans surprise les effets neurotoxiques de la molécule. Ainsi, chez la locuste - un criquet migrateur -, une étude publiée en 2025 relève un effet délétère sur les récepteurs nicotiniques. Une autre, datant de 2018, montre qu’il entraîne une réduction de la mémoire, de l’apprentissage et de la locomotion des abeilles, même à faibles doses. Mais il n’existe aucune étude solide menée sur l’Homme.
On en trouve néanmoins quelques-unes concernant l’acétamipride et le sulfoxaflor, bien qu’aucune ne se penche sur l’impact de la consommation de fruits et légumes qui présenteraient, même en traces infimes, des résidus de néonicotinoïdes. Luc Multigner a néanmoins identifié au moins quatre publications. "Je me suis restreint aux travaux dits à visée étiologique qui permettent de procéder à une inférence causale, ce qui exclut les études dites transversales et écologiques qui sont strictement exploratoires et génératrices d’hypothèses", précise-t-il. La plus solide, selon lui, est celle menée sur une cohorte mère-enfant au Japon et a été publiée en 2023. "Les chercheurs se sont intéressés aux effets de l’exposition de néonicotinoïdes, dont l’acétamipride, sur des femmes enceintes et le développement neurologique de leurs futurs enfants, à qui ils ont fait passer des tests validés scientifiquement à l’âge de quatre ans, détaille le spécialiste. Résultat : aucune association significative n’a été détectée."
Une étude chinoise, publiée en 2023, peut également retenir l’attention. Cette fois, les chercheurs ont étudié le lien entre le retard de croissance intra-utérine d’enfants et l’exposition à 10 néonicotinoïdes, dont l’acétamipride et le sulfoxaflor, de leurs mères pendant la gestation. "Les résultats montrent que l’acétamipride est associé de façon significative avec un risque accru de moindre croissance fœtale. En revanche, et c’est déconcertant, les auteurs observent un lien inverse pour les mères exposées à trois autres néonicotinoïdes, dont le sulfoxaflor, et ce quand bien même ils possèdent le même mode d’action toxicologique", analyse Luc Multigner. En d’autres termes, l’étude montre toute la complexité de l’épidémiologie et de l’interprétation de ses résultats.
Une autre étude chinoise publiée en 2025, de qualité moindre, explore les liens entre l’exposition à 10 néonicotinoïdes chez des femmes enceintes et le risque de naissances prématurées. Pour deux néonicotinoïdes, les auteurs observent une augmentation de ce risque, mais pour les huit autres, dont l’acétamipride et le sulfoxaflor, ils constatent une absence d’association. Là encore, difficile de tirer une conclusion de ces travaux. Tout comme pour une étude japonaise publiée en 2015, qui rapporte une association entre la présence de métabolites urinaires de l’acétamipride et la survenue de symptômes neurologiques (fatigue, céphalées, troubles mnésiques), mais qui souffre de très nombreux biais méthodologiques et d’un nombre de participants réduit.
Évaluer les risques : un défi méthodologique complexe
Finalement, ces produits représentent-ils un risque pour l’Homme ? La réponse est donc loin d’être évidente. Les réglementations mises en place visent à la population. Elles se basent sur le calcul d’une dose journalière admissible qui vise à évaluer le danger des substances et déterminer à partir de quelle dose on observe des effets, le plus souvent grâce aux études toxicologiques menées en laboratoire sur des animaux ou des cellules humaines in vitro. "Dans les études expérimentales, la règle est généralement d’exposer les animaux à des doses plutôt élevées afin d’identifier les effets indésirables, puis de déterminer la dose à partir de laquelle cet effet cesse de se produire", explique Luc Multigner. Ces données sont ensuite extrapolées aux humains et les agences sanitaires comme l’EFSA et son équivalent français, l’ANSES, fixent alors les doses maximums d’exposition. "Un facteur de protection est toujours appliqué, généralement en divisant la valeur par un facteur 100 ou 1 000", indique l’épidémiologiste.
Malgré ces précautions, il n’est pas toujours possible d’éliminer 100 % des risques. L’histoire le montre, les agences se sont parfois trompées, autorisant avant d’interdire des substances, dont la dangerosité en exposition réelle sur l’Homme peut parfois être démontrée par les études épidémiologiques. Ces dernières évaluent le risque en mesurant les doses auxquelles les populations humaines sont effectivement exposées et si cela provoque des effets. Et comme on l’a vu, dans ce domaine, la difficulté est immense. Car il faut non seulement mesurer ces effets sur des très grandes populations, et donc construire des études incluant des milliers, voire dizaines de milliers de personnes, mais aussi organiser un suivi pendant des années, voire des décennies.
Il faut, encore, prendre en compte les différences des personnes étudiées. Par exemple, les agriculteurs qui utilisent ces produits fréquemment ne sont pas exposés aux mêmes doses ni par les mêmes voies (cutanée, aérien ou alimentaire) que les riverains des champs sur lesquels ils sont aspergés ou qu’aux personnes qui consomment des fruits et légumes présentant des résidus. Pour ne rien gâcher, les êtres humains sont exposés quotidiennement à des milliers de substances différentes : "L’une des grandes difficultés est de parvenir à identifier quelles sont les molécules ou familles de molécules responsables d’un trouble ou d’une maladie, ajoute Xavier Coumoul. Par exemple, si Parkinson a été reconnue comme maladie professionnelle chez les agriculteurs, établissant un lien avec les pesticides en général, aucune molécule n’est précisément ciblée, car même s’il existe des pistes concernant la responsabilité des organofluorés (des PFAS), nous n’en savons pas beaucoup plus", poursuit le toxicologue.
Entre principe de précaution et impératifs économiques
Pour autant, l’absence de preuves fortes démontrant un grave risque des néonicotinoïdes sur la santé humaine ne constitue pas non plus une preuve qu’ils sont absolument sans danger. Pour en avoir le cœur net, il faudrait mener d’autres études sur de larges populations et sur plusieurs années.
En attendant, plusieurs options sont possibles : appliquer le principe de précaution et interdire ces produits, quitte à provoquer une perte de compétitivité des filières agricoles (notamment de la betterave et des noisettes), ou continuer de les utiliser comme le réclament plusieurs acteurs agricoles. En cas d’interdiction, le risque pourrait également être d’importer des produits étrangers moins bien contrôlés qu’en France, et peut-être plus contaminés. L’interdiction pourrait néanmoins avoir un effet bénéfique, puisqu’elle forcerait les acteurs à développer d’autres produits insecticides innovants, comme les granulés olfactifs qui repoussent les insectes, ou l’usage de prédateurs naturels. Des solutions moins polluantes et surtout… moins polémiques.