L’offensive complotiste contre le Beyfortus se heurte aux scientifiques
"Je voudrais juste alerter sur le fait que c’est bientôt le 1er septembre et que va être remis sur le marché un antimonoclonal, le Beyfortus, censé lutter contre la bronchiolite du nouveau-né […] mais pour lequel on fait du forcing pour injecter ça aux bébés". C’est ce qu’affirme Hélène Banoun, une des figures des sphères de désinformation médicale, dans une vidéo YouTube diffusée le 31 août par le magazine conspirationniste Nexus.
"Les publications et les résultats des campagnes précédentes montrent que ce n’est pas forcément un bénéfice. C’est un produit très cher qui rapporte beaucoup à l’industrie pharmaceutique, mais qui peut avoir des effets indésirables parfois graves", continue cette pharmacienne-biologiste. Le reste est à l’avenant. Il n’y aurait "aucun recul sur les effets à long terme" de ce "produit toxique" qui augmenterait "le risque d’infection respiratoire pour le nourrisson", selon elle. L’objectif est clair : pousser les mamans à refuser ce traitement.
Déjà en 2024, Hélène Banoun diffusait des arguments similaires sur les réseaux sociaux. Cette fois, elle a frappé la veille du lancement de la campagne nationale de prévention contre le virus respiratoire syncytial (VRS), à l’origine de la bronchiolite. Cette maladie, le plus souvent bénigne, peut évoluer vers des formes graves et parfois mortelles. Elle reste l’une des premières causes d’hospitalisation des enfants de moins d’un an pendant la saison hivernale.
Lancée le 1er septembre, cette campagne s’appuie sur deux traitements. Le Beyfortus, l’anticorps monoclonal développé par AstraZeneca à destination des nouveau-nés et enfants de moins d’un an. Et le vaccin Abrysvo de Pfizer, administré aux femmes enceintes en fin de grossesse pour qu’elles développent des anticorps et les transmettent à leur enfant. Deux médicaments fabriqués par des laboratoires qui ont produit les vaccins anti-Covid-19 : du pain béni pour les complotistes, persuadés que ces entreprises empoisonnent la population.
Prompte réaction de la société savante de pharmacologie
La vidéo d’Hélène Banoun, qui totalise plus de 68 000 vues sur YouTube et près de 120 000 sur X, a provoqué l’inquiétude de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT), qui a décidé de répondre promptement. "Au moment où les premières doses commencent à être administrées dans nos hôpitaux, certains désinformateurs irresponsables cherchent déjà à semer le doute, parfois relayés par des médias complaisants. Ces discours sans fondement fragilisent la confiance et mettent en danger la santé des plus vulnérables : nos nourrissons", s’est indigné l’un de ses membres, Mathieu Molimard, professeur de pharmacologie au CHU de Bordeaux, dès le lendemain de la diffusion de la vidéo.
Quelques heures plus tôt, la SFPT, en lien avec le Réseau français des Centres régionaux de pharmacovigilance, mettait à jour son site Internet en publiant un "Pharmacoflash". Ces fiches, qui s’appuient sur les dernières données scientifiques, ont pour but d’informer la population sur les traitements médicaux. Le pharmacoflash sur le Beyfortus, s’il ne cite pas Hélène Banoun, répond directement à ses affirmations. Il rappelle notamment qu’une étude publiée en juin 2025 et menée en France, en Allemagne et au Royaume-Uni auprès de plus de 8 000 nourrissons, a montré qu’une dose unique de Beyfortus réduit de plus de 80 % le risque d’hospitalisation pour pneumopathie à VRS. Un niveau de protection confirmé par une étude de 2024 menée dans une vingtaine d’unités de soins intensifs pédiatriques en France et une étude de 2025 menée en Italie pendant l’épidémie de 2024-2025.
Une méta analyse publiée en juillet 2025 regroupant les conclusions de 27 autres études conclut aussi que ce médicament est associé à un moindre risque d’hospitalisation liée au VRS, d’admission en soins intensifs et d’infections respiratoires basses chez les nourrissons âgés de 0 à 12 mois. La SFPT indique encore que la sécurité du Beyfortus est confirmée par les données de pharmacovigilance en vie réelle récoltées auprès de plus de 6 millions d’enfants traités dans le monde. Les effets indésirables les plus fréquents sont bénins et aucun effet grave ni d’augmentation de la mortalité n’a été recensé. "Avant ce médicament, les hôpitaux regorgeaient de nourrissons placés sous oxygène en hiver, ce n’est plus le cas, rappelle Mathieu Molimard. Même lorsqu’ils tombent malades, les formes sont moins sévères".
"Les désinformateurs se coordonnent, il faut que la réponse soit tout autant coordonnée"
Le professeur de pharmacologie, à qui le ministre de la Santé Yannick Neuder a récemment confié une mission indépendante sur "la lutte contre la diffusion de fausses informations en matière de santé", a décidé d’écrire au ministère de la Santé pour l’alerter de ce potentiel "début d’attaque informationnelle". D’autant que la campagne 2024 avait rencontré une forte adhésion de la population française, puisque en février 2025, environ 352 000 doses de Beyfortus avaient été prises en charge par l’Assurance maladie ainsi que plus de 91 000 vaccins Abrysvo.
Il est d’ailleurs peu surprenant de constater que cette nouvelle attaque émane d’un média qui tend son micro à des désinformateurs comme Thierry Casasnovas, placé sous contrôle judiciaire en 2023 pour "exercice illégal de la médecine et de la pharmacie" et "abus de faiblesse", et Laurent Schwartz, oncologue qui prétend avoir découvert un "probable remède universel" aux cancers grâce au bleu de méthylène. Nexus invite aussi des figures de l’extrême droite conspirationniste, comme Louis Fouché, Étienne Chouard ou encore David van Hemelryck, connu pour ses vols en avion tractant des banderoles "Macron démission" sa diffusion de contenus reprenant la propagande pro russe. L’un des présentateurs de Nexus est d’ailleurs un ancien de France Soir, autre blog conspirationniste qui partage en grande partie ces thèses.
"Les désinformateurs s’organisent et se coordonnent, il faut que la réponse soit tout autant coordonnée", assure ainsi Mathieu Molimard. Une chose est sûre, la période du Covid-19, pendant laquelle les médecins et scientifiques peinaient parfois à prendre la parole contre les désinformateurs, est bien révolue.