Qui succédera à François Bayrou ? Emmanuel Macron et ses Premiers ministres, histoires secrètes
Et si c’était un baiser de la mort ? Ou un hommage funèbre ? Le 20 août au soir, avec ses proches, François Bayrou lit et relit les propos d’Emmanuel Macron dans Paris Match. "Il est mon ami" ; "Je le connais intimement" : "C’est mon compagnon de route". Dans la bourrasque le président n’a pas envie d’avoir le mauvais rôle, alors il ensevelit son Premier ministre sous les compliments. Enterré vivant. On comprend que l’intéressé s’interroge, qui voudrait encore respirer. Il sait trop comment fonctionne le président, il sait trop que la politique autorise tout. Mais il a aussi envie d’y croire. Le chef de l’Etat a tout de même bien le droit de soutenir son Premier ministre, non ?
Parce que tout se fait désormais à l’envers, parce que les institutions marchent vraiment sur la tête, voici maintenant, en présence du défunt, la préparation du jour d’après. Le mardi 2 septembre, Emmanuel Macron déjeune avec les chefs de parti du socle commun et Bruno Retailleau, invité pour la première fois dans cette configuration. François Bayrou est là, tendu, inflexible. Parler de la suite, en sa présence, voilà qui n’est pas chose commune. Le président a pris soin de le recevoir en tête-à-tête juste avant le repas, pour essayer d’arrondir les angles. Peine perdue. "Ça va être très long, quinze jours" : après sa conférence de presse du 25 août et son annonce surprise d’un vote de confiance, le Béarnais avait tout de suite compris que la suite des événements serait pénible, au-delà des moult interventions médiatiques qui ont permis de meubler.
"Echafaud : s’arranger quand on y monte pour prononcer quelques mots éloquents avant de mourir", écrivait Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Le 8 septembre, François Bayrou lance aux députés : "Les questions politiques, ce sont celles qui concernent les adultes qui se disputent tout le temps ; les questions historiques, ce sont celles qui concernent les enfants." Le résultat du vote est sans appel : 194 pour, 364 contre. "Là, on vit une grosse tempête, reconnaît un fidèle d’Emmanuel Macron. Mais si le budget 2026 passe, vu les intérêts des uns et des autres, on devrait tenir jusqu’au bout. Nous avons cependant commis une erreur : dire que c’est coûteux de renverser un gouvernement. Pour les gens qui voient Trump raconter chaque jour des dingueries, qui voient un Premier ministre à terre sans que ce soit la fin du monde, tout cela n’est qu’une péripétie dans une série de montagnes russes."
On ignore encore si la sortie de François Bayrou restera dans l’histoire. Son entrée, si. Forcer à ce point la main du président pour imposer sa nomination, n’est pas très Ve République. Cela laisse forcément des traces et a abouti à cette situation abracadabrantesque : dans les mois qui ont suivi, Emmanuel Macron et François Bayrou se parlent moins qu’avant, eux qui depuis 2017 avaient pris l’habitude d’interminables conversations, où il était aussi question de littérature. Au moment où les deux exercent les plus hautes responsabilités de l’Etat, ils s’éloignent. "En ce moment, moins il le voit et mieux il se porte, relate alors un macroniste. Le président est fou furieux quand il voit la manière avec laquelle Bayrou travaille. Il se retrouve avec un type en dilettante complète, qui croit que les choses vont lui tomber toutes crues dans la bouche."
"Il ne peut pas s’enlever de la tête que le Premier ministre, c’est sa chose"
Débuts compliqués, avant que le président n’y trouve son compte. Impossible dyarchie à la française. Avec Michel Barnier, il avait la désagréable impression d’être tenu à l’écart. "Il a cru naïvement que ce serait facile parce qu’il pensait que le type était un genre de gentleman, il a très vite vu que celui-ci n’en faisait qu’à sa tête." "Il m’a raconté la période, complète un ministre éminent. On voit à quel point il préfère la période Bayrou, les réunions importantes ont lieu à l’Elysée, on lui dit les choses, il est content car il peut peser sur le cours des choses." La preuve par l’exemple : au printemps dernier, Emmanuel Macron réunit un conseil de planification écologique dans la salle des fêtes du palais, avec une douzaine de ministres. "A la fin, se rappelle un participant, il a donné à chaque ministre la liste des courses, telle instruction à la ministre de la Transition écologique, telle autre à celle de l’Agriculture, etc., puis a demandé à François Bayrou : ‘Monsieur le Premier ministre, vous avez un mot à ajouter ?'" Et le témoin de conclure : "Il ne peut pas s’enlever de la tête que le Premier ministre, c’est sa chose."
Résumé des épisodes précédents : le héraut du nouveau monde vient de nommer successivement à Matignon Michel Barnier et François Bayrou, les deux Premiers ministres les plus âgés de la Ve République. Avant, il avait propulsé le plus jeune de tous, Gabriel Attal. Bienvenue dans le livre des records. A l’Elysée on a d’autres lectures, ce sont les manuels d’histoire qui ont été ressortis. Un sujet : la IVe République, et ses défilés de présidents du conseil, comme on disait à l’époque. 24 en 12 ans, dont seulement deux ont duré plus d’un an, qui s’appelaient Henri Queuille et Guy Mollet. Heureusement, les conseillers présidentiels évitent de se replonger dans le livre du patron, Révolution, publié en 2016 : ils y liraient l’éloge de la "stabilité", notamment au gouvernement. A qui le tour ? "Si on fait la même chose de la même manière, on aura le même résultat" : Einstein contre Macron, le face-à-face que l’on n’attendait pas.
Ce président est devenu un professionnel de la nomination d’un Premier ministre. Un professionnel, mais pas un spécialiste. Comme l’a remarqué une fois un conseiller sachant compter, "sous ces deux mandats, il y a plus de Premiers ministres qui ne l’ont pas été que de Premiers ministres qui l’ont été." Certains ont servi de lièvre, d’autres ont été tirés comme des lapins : à l’arrivée, une impression de grand désordre. Par quelle logique propose-t-on, en 2022, le poste à Catherine Vautrin pour finir par choisir Élisabeth Borne ? Est-il autorisé d’avancer que le seul point commun entre l’une et l’autre est d’appartenir au genre féminin ?
L’hypothèse Jean-Yves Le Drian
Il arrive qu’Emmanuel Macron fasse le chemin inverse. C’est une autre histoire, moins connue. Eté 2024. La dissolution est passée par là, les Jeux olympiques viennent de s’achever, bientôt le président se livrera à une scénographie à l’Elysée, recevant les uns et les autres, jusqu’à Lucie Castets à la tête d’une délégation du Nouveau front populaire. Mais l’heure n’est pas encore au spectacle, c’est au téléphone que tout se joue. Le président appelle un homme qu’il connaît bien, qui fut son ministre des Affaires étrangères pendant entre 2017 et 2022. Cette fois, il lui propose Matignon. "Tu sécuriseras les Français" : le chef de l’Etat n’est pas le dernier quand il s’agit de flatter ses interlocuteurs, de les amener à lui dire oui surtout. Il insiste sur l’expérience de cette personnalité au parcours unique dans l’histoire de la Ve République, qui a trois présidents au compteur – il fut aussi ministre de Mitterrand et de Hollande.
Quand le ciel tombe sur la tête d’un Breton, il arrive que ce ne soit pas qu’un crachin. Tempête sous un crâne : Jean-Yves Le Drian demande quelques heures de réflexion. C’est un homme de devoir, il n’aime pas se défiler, le pays est dans une situation inextricable. Mais il y a aussi la situation politique : n’est-il pas trop proche d’Emmanuel Macron ? Le président, au prix de moult tergiversations, a fini par reconnaître, le 23 juillet à la télévision, que son camp avait perdu les élections législatives provoquées par la dissolution. Tout cela pour nommer un pilier du premier quinquennat ? Cela ne semble pas gêner le chef de l’Etat, qui tâtonne depuis des semaines sur la lecture exacte du scrutin des 30 juin et 7 juillet.
Il y a un autre souci : Jean-Yves Le Drian connaît bien les socialistes, trop bien même. Il fut l’un des leurs pendant des décennies. Il a adhéré au PS en 1974, après avoir entendu François Mitterrand, l’a quitté en 2018. Un parcours de 44 ans qui laisse des traces : il est convaincu que ses ex-petits camarades le censureraient dans la minute s’il devenait Premier ministre. C’est non. Il décline. Emmanuel Macron n’aime pas qu’on lui dise non, il insiste. Même Jean Castex, un ancien de Matignon, le pousse à accepter. Grosse pression. Toujours non. A l’arrivée, ce sera Michel Barnier. On avait eu en 2022 une femme venue de la gauche en lieu et place d’une femme issue de la droite, on a en 2024 un homme de LR plutôt qu’un ex-PS. Logique.
Et Gérald Darmanin ?
"Les mecs qui ont été Premier ministre une semaine, vous en avez un devant vous" : Gérald Darmanin n’a jamais eu la langue dans sa poche. Quand vient la fin de l’été (2023), il n’est pas sur la plage, mais presque : il est resté sur le sable. En juillet, Emmanuel Macron s’est demandé s’il ne devait pas remplacer Élisabeth Borne, le nom du nordiste a beaucoup été cité, les discussions ont été nourries, nombreuses, or rien ne s’est passé. "Je veux bien perdre si je joue, mais je n’ai pas joué."
Il pourrait en parler à son ex-copain de LR, Bruno Le Maire. Lui aussi a cru que son heure était arrivée. En juin 2022, le président l’invite à l’Elysée, lui "propose" d’être Premier ministre, "on travaille trois jours de suite", mais le ministre de l’Economie entend le rester, ne se contentant pas de Matignon. Un tel cumul ne plaît pas à Emmanuel Macron. Gérald Darmanin en a aussi sans aucun doute discuté avec son vrai copain, Sébastien Lecornu, qui le 12 décembre 2024 avait tout prévu après avoir cogité à ce casse-tête insoluble : "Comment se préparer à quelque chose qui n’existe pas, dont on n’a pas envie, et dont il ne faut pas que ça se sache." Lui n’allait pas "jouer au Premier ministre comme avant", lui saurait marquer les esprits par une déclaration de politique générale d’à peine 20 minutes. Le soir, en quittant le palais de l’Elysée, le ministre de la Défense avait poussé le sens de l’anticipation jusqu’à rédiger les quelques phrases qui tiendraient lieu de discours de passation de pouvoirs. Le lendemain matin, comme on sait, François Bayrou retournerait Emmanuel Macron, alimentant ainsi le soupçon d’irrationalité qui n’en finit pas de planer au-dessus de la tête du grand chef.
Le président a-t-il des problèmes d’élocution ? Ses interlocuteurs des problèmes d’ouïe ? Les malentendus de Matignon sont devenus un fil rouge de cette présidence, jusqu’à cette scène ubuesque au ministère du Travail, à la fin de 2024. Catherine Vautrin accueille Thierry Beaudet, président du Conseil économique, social et environnemental (Cese). Et lui glisse : "On devrait monter une association !" Les deux avaient reçu de la bouche du cheval la promesse d’aller à Matignon (en 2022 pour la première, en 2024 pour le second), avant que le cheval ne tourne casaque.
"Si l’Assemblée nationale est malade, la fonction de Premier ministre est malade", constate Élisabeth Borne, qui sait de quoi elle parle. Au point de décourager les impétrants ? Un jour de 2024, le secrétaire général de l’Elysée d’alors, Alexis Kohler, laisse entrevoir son dépit devant un ami : "Ils veulent tous présider, aucun ne veut gouverner !" Les relations entre un président et son Premier ministre ont toujours fait couler beaucoup d’encre sous la Ve République. Le 9 mai 1989, François Mitterrand fait un geste extraordinairement rare : un an après sa réélection, un an après la nomination de son nouveau chef de gouvernement, il se rend, accompagné de quelques collaborateurs, à Matignon pour déjeuner avec Michel Rocard et son équipe. Au retour, il lâchera en petit comité : "Ce sont des incultes" ou "des barbares". Les versions divergent mais on comprend bien le sens général…