"Bloquons tout", destitution d’Emmanuel Macron : pourquoi Jean-Luc Mélenchon renoue avec le dégagisme
La chorégraphie autour de Jean-Luc Mélenchon paraissait poussive. L’après-midi de la chute de François Bayrou, députés et collaborateurs parlementaires insoumis escortent le patriarche jusqu’au Palais Bourbon. Est mis en scène une ancienne marotte : le "dégagisme". "L’idée, c’était de donner à voir le prochain gouvernement de la France, et matérialiser l’envie présente que les macronistes se cassent, qu’ils dégagent tous", analyse Hadrien Clouet, parlementaire de la Haute-Garonne. À la tribune précédant le vote de confiance, Mathilde Panot, la patronne du groupe parlementaire, a conceptualisé les intentions : "En cette rentrée, la souveraineté populaire revient à la mode, le dégagisme aussi."
Car à en croire Jean-Luc Mélenchon et les siens, la France serait entrée dans cette "nouvelle saison", en ce qu’elle juge "illégitime la plupart des pouvoirs politiques et médiatiques dans lesquels elle n’a plus confiance", tel qu’il l’a affirmé dans un discours le week-end dernier, à la braderie de Lille. Une semaine plus tôt déjà, le triple candidat présidentiel n’a pas manqué de citer le titre de l’un de ses ouvrages, publié il y a près de 15 ans, Qu’ils s’en aillent tous ! (Éditions Flammarion, 2010). En ligne de mire, Emmanuel Macron, mais également ses anciens alliés de gauche.
Atermoiements stratégiques
Un concept que les Insoumis ont depuis quelques années laissé sur le bas-côté. "'Qu’ils s’en aillent tous' sera un feu d’artifice mille fois plus large. Car la consigne ne visera pas seulement ce président, roi des accointances, et ses ministres, ce conseil d’administration gouvernemental de la clique du Fouquet’s ! Elle concernera aussi toute l’oligarchie bénéficiaire du gâchis actuel", écrivait-il en 2010 dans le pamphlet cité plus haut - les prémices d’une ligne politique adoptée moins d’une décennie plus tard.
Inspiré du mouvement de protestation argentin en 2001 contre les Kirchner, "Que se vayan todos !" du Venezuela ou, plus tard, de l’insurrection populaire de 2011 contre le dirigeant tunisien Ben Ali, "le dégagisme" est le fil conducteur de la candidature de 2017. "Entre Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, trois candidats aux fortes aspirations dégagistes, c’est la campagne destituante par excellence", décrypte François Coq, ancien proche de Jean-Luc Mélenchon, tête pensante de l’importation de ce concept.
Le mouvement "abandonnera" le concept, selon François Coq, peu de temps après l’élection d’Emmanuel Macron : "Il reprend la ligne du leadership à gauche, se place sur l’axe binaire classique, considérant que le président est devenu une incarnation de la droite." Lundi soir, après l’interview de Jean-Luc Mélenchon sur France 2, l’ancien conseiller en rupture avec LFI a reçu un texto teinté de nostalgie d’un camarade de la galaxie insoumise : "Tu dois bien te marrer, il renoue avec la dialectique 'constituant'-'destituant'". Un corollaire du "dégagisme", alors que l’Insoumis en chef vient de déclarer, au micro de Léa Salamé, qu’après ledit "moment" viendrait le temps "du moment refondateur".
Renouer avec le "dégagisme" : nécessité fait loi quand les Insoumis sont convaincus que la révolte guette, avec le mouvement du 10 septembre en étincelle du Grand Soir. "Le dégagisme est un concept empirique, pas un vœu pieux, affirme Hadrien Clouet. Or, un moment où les gens passent leur été à plancher sur un mouvement social, c’est inédit." Ce mardi, les Insoumis ont donc déposé une motion de destitution espérant surfer sur la colère populaire du mouvement "Bloquons tout", pour accentuer la pression sur le chef de l’État. Un véhicule qui n’a aucune chance d’aller loin. "Mélenchon a d’ordinaire du mal à se détacher de la démarche parlementaire, il joue le dégagisme dans les institutions, et c’est compliqué", assure François Coq. Mais ces dernières semaines, un pas a été franchi, alors qu’est apparue, comme mot d’ordre, la "démission" d’Emmanuel Macron. " Nous décidons de le démettre, à moins qu’il n’ait à se soumettre d’ici-là, mais la seule façon qu’il se soumette serait de se démettre", a tonné Jean-Luc Mélenchon, le week-end dernier.
"Dégager" les socialistes
Plus subtilement, le dégagisme concerne également les anciens alliés socialistes. Pour avoir affiché ses ambitions pour Matignon, le PS est à nouveau devenu la cible de l’éternel procès en traîtrise des Insoumis. Resté à très grande distance des spéculations concernant le remplacement de François Bayrou, LFI a préféré décliner son concept. "Tous ceux qui veulent être dans la magouille pour s’installer à Matignon seront emportés par la vague, anticipe Manuel Bompard, le coordinateur de LFI. C’est notre ligne de court et de moyen terme pour attirer les bénéfices de ceux qui restent fidèles à leurs principes". "Le cri de l’animal blessé", assure le député PS de l’Eure Philippe Brun ; le symptôme d’un isolement des mélenchonistes à gauche, selon les caciques socialistes.
Mais la vague "dégagiste" existe. "63 % des Français pensent que les femmes et les hommes politiques sont corrompus, 83 % pensent que la classe politique agit dans son intérêt propre", rappelle Mathieu Gallard, directeur d’études de l’institut Ipsos. Jean-Luc Mélenchon lui-même n’en est pas exempt. Selon un sondage Elabe pour Les Echos cet été, 59 % des sondés déclarent avoir une image "très négative" de l’ancien ministre, sénateur, parlementaire, et triple candidat à la présidentielle. De quoi dégager les "dégagistes" ?