Sébastien Lecornu à Matignon, la stratégie du grand muet
Parce qu’il adore l’histoire politique, sans doute Sébastien Lecornu connaît-il la scène. Août 1976 : Raymond Barre, qui vient d’être nommé Premier ministre par Valéry Giscard d’Estaing, descend les marches du palais de l’Elysée et lâche simplement aux journalistes tendant leurs micros : "Je serai un Premier ministre économe de mes propos."
Nombre de ses successeurs s’éloigneront de cette ligne de conduite. Pas Sébastien Lecornu ? Le nouveau chef du gouvernement est déjà entré dans le livre des records : son discours de passation des pouvoirs a duré moins de trois minutes. Un mot qui claque, "ruptures", et rideau. Il savait depuis des mois qu’il construirait ainsi sa prise de parole si l’occasion se présentait.
Pour sa première sortie, une participation mercredi soir à la réunion au centre interministériel de crise à Beauvau, il est resté coi, laissant le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau s’exprimer. Il veut montrer, et plus particulièrement en cette période d’affaires courantes, que l’Etat est tenu. Pour cela, inutile de se payer de mots.
Pas de plateau TV dans l'immédiat
Inutile donc de l’attendre tout de suite sur un plateau de télévision. Si Sébastien Lecornu reste peu connu des Français, il ne s’est pas installé dans la fonction en participant à un 20 heures. On croit toujours renouveler le genre, incarner une "rupture". Or le dernier à avoir agi ainsi s’appelle… François Bayrou. Oui, son prédécesseur avait attendu plusieurs mois avant d’être l’invité d’un JT. Mais c’était pour une raison contraire : le béarnais, volontiers bavard, a immédiatement privilégié de longues émissions. Le 23 décembre 2024, dix jours après sa nomination et quelques heures après l’annonce de la composition du gouvernement, il avait répondu aux questions de BFMTV pendant une heure et demie.
Parler, c’est se découvrir. Alors qu’il nage dans un océan de contraintes, Sébastien Lecornu ne veut pas en ajouter de supplémentaires. Or les mots qu’on emploie ne sont pas toujours des facilitateurs. L’évocation par François Bayrou des "vacances" de ses opposants n’avait pas vraiment assoupli les positions des uns et des autres.
Parler, c’est exposer ses interlocuteurs. Suspendu au téléphone ou enchaînant les entretiens en bilatérale depuis mardi soir, le chef du gouvernement considère que le b.a.-ba de la négociation est de ne pas gêner ceux avec qui il échange et qui doivent se sentir entièrement libres vis-à-vis de leur base plutôt qu’écartelés.
Se taire, c’est aussi se donner du temps. Que dire sur le fameux article 49.3 de la Constitution, qui donne au Premier ministre la possibilité de faire adopter un projet de loi sans un vote de l’Assemblée nationale ? Sébastien Lecornu a scruté les propos du Premier secrétaire du PS Olivier Faure, qui lui a demandé de renoncer à l’utiliser. Il sait aussi qu’y recourir peut se révéler utile… aux socialistes si la majorité sénatoriale ou le premier groupe à l’Assemblée, à savoir le RN, introduisait dans un texte des mesures qui heurteraient la gauche, par exemple sur l’aide médicale d’urgence ou les droits des étrangers.
Un Premier ministre, "ça ferme sa gueule ou ça démissionne" – pour parodier Jean-Pierre Chevènement ? Le silence comme voie de passage, c’est peut-être une stratégie qui se tente. Avec une seule certitude : elle ne peut être que d’une durée limitée.