Zucman, Piketty et compagnie ou les déprimantes hypocrisies de la symbolique en politique
Un sondage IFOP publié la semaine dernière nous révélait que 86 % des Français étaient favorables à l’adoption de la taxe Zucman, avec un pic à 96 % pour les sympathisants du Parti socialiste et un plancher à 75 % pour les sympathisants du Rassemblement national. Vu le battage publicitaire absolument massif dont ladite taxe a bénéficié dans nos médias depuis la rentrée, il n’est pas exclu qu’ils pensent sincèrement qu’elle sera parfaitement à même de résoudre à la fois la question de notre déficit budgétaire et celle de l’injustice fiscale qui ravagerait la France.
Oui, « ravagerait », conditionnel. Car il n’y a pas de pays plus redistributif que la France via le système, massif lui aussi, de l’impôt et de la dépense publique. J’ai déjà eu de multiples occasions de souligner que non seulement la France était la championne du monde des prélèvements obligatoires et des dépenses publiques rapportés au PIB, mais également que l’écart de revenus entre les 13 % les plus pauvres et les 10 % les plus riches tombait de 1 à 18 avant transferts sociaux élargis à 1 à 3 après.
Les Français voient bien que quelque chose ne tourne pas rond
J’ajoute aujourd’hui que l’impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP) n’a généré un débours effectif que pour 45 % des foyers fiscaux en 2023, tandis que l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) n’a été acquitté que par 186 000 foyers fiscaux (sur un total de 41 millions) et que la taxe foncière et la taxe d’habitation sur les résidences secondaires ne concernent que les propriétaires. Parallèlement, le PLF 2025 supervisé par François Bayrou a prévu une contribution additionnelle exceptionnelle de 3 ou 4 % s’ajoutant à l’IRPP sur les revenus dépassant 250 000 euros annuels pour une personne seule ou 500 000 euros pour un couple.
En conclure que l’injustice fiscale est LA caractéristique majeure et infamante de notre système social me semble relever de la mauvaise foi caractérisée. On sait du reste que Zucman, Piketty et compagnie ne sont parvenus à la conclusion que les ultra-riches payaient proportionnellement moitié moins d’impôts que la moyenne des Français qu’en transformant le concept de revenu des personnes physiques par intégration du bénéfice non distribué des sociétés dont ils sont actionnaires. Le répéter partout sans plus d’explications, comme le fait par exemple le syndicat UNSA, ne change rien au fait que c’est grossièrement faux.
Les Français sont néanmoins parfaitement capables de constater directement par eux-mêmes que la période n’est pas favorable à la recherche d’emploi, que le taux de chômage reste élevé (7,6 % en juillet 2025 quand les Pays-Bas sont à 3,8 % et l’Allemagne à 3,7 %), que les retraites sont sous pression, que l’hôpital doit être sauvé pratiquement tous les ans et que le bac accordé à presque tous ne donne plus d’accès automatique à l’emploi et à l’aisance économique, loin s’en faut. Et tout cela, malgré le matraquage fiscal, la dette qui s’accumule et la radicalité de la redistribution – tous éléments qui devraient faire de la France un paradis sur terre. À propos de la santé, savez-vous qu’en 2024, le taux de mortalité infantile à 1 an est remonté à 4,1 ‰ comme 20 ans plus tôt, après être descendu à 3,5 ‰ au début des années 2010 ?
Bref, les Français voient bien que quelque chose ne tourne pas rond. Leur adoption massive de la taxe Zucman traduit peut-être tout simplement leur soulagement mi-naïf mi-aveugle de savoir que la France va pouvoir se redresser… sans rien avoir à changer à leurs habitudes.
Ce qu’ils ne voient pas en revanche, c’est que les recettes attendues de ladite taxe (20 milliards d’euros par an, selon Zucman) sont très loin d’être suffisantes pour éponger notre déficit annuel de 160 milliards d’euros et que, même adoptée, il y a très peu de chances qu’elle génère ce niveau de rentrées fiscales, ainsi que l’ont détaillé d’autres économistes. Rappelons-nous l’affaire de la taxe sur les yachts que j’évoquais il y a quelques mois : elle devait rapporter 10 millions d’euros par an pour une cinquantaine de navires et n’a finalement généré que 60 000 euros en 2024 et ne concernera plus que cinq navires. Les autres sont partis ailleurs. Eh oui.
On se doutait que la gauche décroissantiste n’était pas loin
Mais surtout, ce que les Français ne perçoivent peut-être pas, c’est que bon nombre des soutiens de Gabriel Zucman voient dans sa taxe non pas un potentiel de recettes pérennes et salvatrices, même s’ils ne se privent pas de le proclamer, mais une façon de faire jouer à plein la « symbolique » de la justice fiscale. Chers compatriotes, voyez comme la France a le souci de l’égalité, voyez comme nous, responsables politiques, journalistes et startupers vaguement de gauche, sommes du bon côté de la morale et de l’égalitarisme. Exemple typique avec l’essayiste engagé à gauche Mathieu Slama :
Sauf que cela ne changera rien à la vie du plus grand nombre, cela ne résoudra rien sur le plan budgétaire, cela pourrait même très probablement rendre les choses pires qu’elles ne le sont déjà puisque l’entrepreneuriat, seul et unique pourvoyeur des recettes de l’État, est tous les jours un peu plus fragilisé dans sa capacité à croître et innover, donc dans sa capacité à embaucher et élever le niveau économique des gens. Zucman le sait ; les amis de Zucman le savent ; les suiveurs mous et disciplinés de Zucman le savent ; tous ceux qui trouvent le moment bien choisi pour faire l’ange le savent ; même François Hollande et son crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) destiné à alléger le coût du travail le savent. Mais quand même, ne négligeons pas la portée symbolique d’une telle mesure au moment où chacun devra fournir des efforts, s’exclament-ils.
J’en veux pour preuve un manifeste publié dimanche 21 septembre dernier dans La Tribune par trois jeunes patrons français de la Tech, Armand Thiberge (Brevo), Jean-Baptiste Rudelle (Criteo) et Marc Batty (Dataiku), sous le titre ô combien angélique : « Nous, entrepreneurs concernés par la taxe Zucman, voulons contribuer. » Pour parer à la question de l’illiquidité des entreprises, ils proposent de payer la taxe sous forme d’actions de leur entreprise transférées à la banque publique d’investissement Bpifrance. Mais attention, point trop n’en faut non plus : il faudrait quand même que les droits de vote liés aux actions transmises restent aux cédants et que les cédants disposent aussi d’une option de rachat.
Dans ces conditions, qu’est-ce que Bpifrance va bien pouvoir faire de ces titres ? Rien. La banque publique percevra-t-elle des dividendes ? On ne sait pas ; beaucoup d’entreprises de la tech fortement valorisées sont encore trop fragiles pour en verser. Au final, à quoi servira l’impôt ainsi perçu ? À rien, si ce n’est qu’au bout de 10 ans, Bpifrance se retrouvera à la tête d’un petit 20 % du capital des entreprises valorisées plus de 100 millions d’euros, ainsi que l’a souligné son directeur général Nicolas Dufourcq, qualifiant le principe de « délirant » et même de « communiste, en réalité ». Nicolas Dufourcq qui, en tant que bras armé de l’État stratège, est incontestablement peu suspect de libéralisme débridé (vidéo, 2′ 41″) : https://x.com/RMCInfo/status/1968194014462541882
Autrement dit, tout ceci n’est concrètement qu’un brouhaha inutile, du vent complaisamment brassé dans le vide. Et ressemble comme deux gouttes d’eau à une punition arbitraire, une interdiction de croissance infligée aux plus grands détenteurs de capital entrepreneurial. Remarquez qu’on se doutait que la gauche décroissantiste n’était pas loin. Du reste, nos trois entrepreneurs décidément très ouverts et spontanés, l’admettent volontiers : « La taxe Zucman n’est pas un outil de redressement budgétaire. » Mais qu’à cela ne tienne, car l’important, nous rappellent-ils ensuite, c’est :
qu’ « elle envoie un signal fort : dans une période où tous les Français vont devoir faire des efforts, les plus aisés doivent montrer l’exemple. C’est une question d’équité, de justice fiscale et, surtout, de cohésion nationale. »
Et nous revoilà dans la symbolique pure et inutile. Personnellement, j’appelle cela racoler pour obtenir un prix de vertu, et, accessoirement, prendre les citoyens pour des crétins finis. Ça promet.
Car pendant ce temps, personne dans les rangs politiques, personne chez nos vertueux n’a le courage d’expliquer que la taxe Zucman ne fera rien pour notre prospérité à tous. Personne n’a le courage de dire qu’elle aurait plutôt pour effet à terme de scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Et personne n’ose trop dire qu’au lieu d’envisager pour la millième fois de taxer les riches, les super-riches et les ultra-riches, il faudrait impérativement commencer par baisser nos dépenses, ce qui ne peut passer selon moi que par une réforme profonde de notre modèle social.
Illustration de couverture : résultat du sondage IFOP du 17 septembre 2025 sur la proposition de taxe Zucman
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