Assistons-nous vraiment au grand retour des religions ? Par Gérald Bronner
On attribue souvent à André Malraux la phrase : "Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas". Il se peut fort que cette citation soit inventée, comme beaucoup de celles qu’on alloue à Albert Einstein, par exemple. Le célèbre écrivain niait en tout cas l’avoir jamais prononcée (cette mise au point a été faite notamment lors d’un entretien avec Pierre Desgraupes publié en 1975). Difficile de dire, au moment où nous entamons le quart de ce siècle, si cette pseudo-prophétie se révélera vraie ou fausse. Nous pouvons facilement avoir le sentiment que la religion est au cœur de nos préoccupations contemporaines. Ce sentiment nous marque parce qu’il a quelque chose de paradoxal : ne pouvait-on s’attendre à voir peu à peu s’éteindre le prestige des mythologies dès lors que les progrès de la science et de l’industrialisation faisaient valoir la puissance de l’empire des Hommes ? N’est-il pas vrai, par ailleurs, que le sentiment d’une crainte du retour de religieux – surtout lorsqu’il prend la forme de l’islam – organise nombre des débats d’actualité ? De la même façon, n’a-t-on pas remarqué récemment en France une hausse spectaculaire des baptêmes catholiques de la part de jeunes adultes et d’adolescents ?
Difficile de trancher ces questions mais une impressionnante étude publiée dans Nature Communications va à rebours de ce sentiment. Les auteurs y ont mobilisé une importante base de données – plus de cent pays étudiés entre 1981 et 2023 – pour tester ce qu’ils appellent le modèle "P-I-B" (Participation Importance Belonging). D’abord, les individus participent moins aux rituels collectifs. Ensuite, la religion perd de son importance subjective dans la vie des personnes. Enfin, à plus long terme, les individus cessent de s’identifier formellement à une confession. Ce processus, qui s’étale sur près de deux siècles et demi, suit une logique implacable : les pratiques les plus coûteuses en temps et en énergie sont abandonnées les premières, tandis que l’étiquette identitaire persiste un peu plus longtemps, comme une coquille vide. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les écarts générationnels sont nets. Les jeunes adultes participent moins aux offices, déclarent moins souvent que la religion est très importante dans leur vie et, à terme, se détachent même de l’appartenance religieuse.
La fécondité au secours des croyances
Les différents continents ne situent pas au même niveau du processus : l’Afrique n’a encore amorcé que la première étape tandis que les Amériques et l’Asie avancent dans la séquence et que l’Europe est entrée dans la phase terminale, où la désaffiliation religieuse devient le principal marqueur. Fait remarquable, cette séquence se retrouve dans les sociétés chrétiennes, musulmanes, hindoues ou bouddhistes. Seule exception notable : les pays post-communistes de l’Est, où la répression religieuse suivie d’un réveil nationaliste brouille les repères habituels. Mais dans l’ensemble, un même mouvement se dessine à l’échelle planétaire.
Les auteurs soulignent cependant que la démographie des pays les plus religieux – à forte fécondité – compense la baisse observée ailleurs. La part des croyants dans le monde pourrait donc encore croître numériquement, rendant peu visible ce processus inéluctable. La désaffiliation religieuse n’implique pas nécessairement un triomphe de l’esprit critique, mais parfois un déplacement vers d’autres croyances, moins structurées, qu’on appelle aujourd’hui "spiritualités" ou qui prennent la forme de récits complotistes.
Ce que révèle cette recherche, c’est moins la disparition de la croyance que sa plasticité. Comprendre cette dynamique est crucial : car l’espace libéré par les religions traditionnelles peut être occupé par d’autres croyances mais dépourvues de certains garde-fous et n’offrant pas les mêmes services de cohésion sociale. Nombreuses ont été les tentatives de substituer aux récits religieux d’autres types de propositions fondées sur des approches plus "rationnelles" : que l’on songe au culte de l’Être suprême institué au temps de la Révolution française ou à la religion de l’Humanité promue par Auguste Comte et les positivistes… Elles ont fait long feu car il n’est pas aisé de créer ex nihilo un enthousiasme collectif autour d’un récit.
Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université