Des mots pour ne pas dire
Vivre-ensemble, faire société, inclusion, résilience, État de Droit… Ces mots qui se sont imposés comme une évidence bienveillante dans le vocabulaire courant constituent une barrière mentale qui interdit de penser le monde autrement qu’à la lumière du progressisme.
« Le langage est une législation, la langue en est le code », disait Roland Barthes, entre deux petits fours, à l’occasion d’une leçon inaugurale au Collège de France. Le champ lexical politique et médiatique français, à l’instar de notre Code pénal, s’est considérablement enrichi ces quarante dernières années. Ceux qui sont nés avant 1990 n’avaient ainsi jamais entendu parler de diversité, d’inclusion voire d’État de Droit – toutes notions désormais consensuelles et positivement connotées. Cet unanimisme suspect nous offre une excellente raison de questionner cette nouvelle sémantique – qu’on qualifiera de novlangue seulement si l’on est enclin aux discours de haine. Ce vocabulaire qui s’est imposé comme une évidence bienveillante constitue, en effet, autant de barrières mentales interdisant de penser le monde autrement qu’à la lumière d’une vision progressiste. Pour lutter jadis contre le communisme et ses vibrants camarades, il fallait accepter d’être traité de contre-révolutionnaire, si ce n’est de chien (Sartre). Le dictionnaire a changé, pas la méthode – même si les canidés avaient bien raison d’aboyer. Douter de la pertinence de l’inclusion, c’est désormais courir le risque d’être accusé de prôner l’exclusion –, alors qu’on milite en réalité pour l’assimilation, hier consensuelle puis devenue offense, à l’image des drapeaux français bannis aujourd’hui des meetings de gauche.
Acceptons d’avance l’opprobre et dénonçons allégrement tout ce vocabulaire totalitaire, digne des Précieuses ridicules. Il vise à détruire un ordre social honni ou a minima à accompagner cette destruction avec l’autorité lexicale du fait accompli. La notion de vivre-ensemble a ainsi coïncidé avec l’éclatement de l’Hexagone en archipels communautaires, le mot s’imposant à mesure que l’objectif qu’il affichait s’éloignait. Faire société a émergé au moment où chacun n’aspirait plus qu’au cercle familial. Le débat national voulu en 2009 par Sarkozy – « Qu’est-ce qu’être français ? » – était de la même eau. Il parlait en réalité au passé décomposé : « Qu’est-ce que c’était être français ? » Dans le sillage du vivre-ensemble vint l’islamophobie, dans le but d’interdire tout discours critique d’une religion dans un pays laïque.
A lire aussi: Le vieux monde ne tient plus qu’à un fil
Mais évidemment sans pour autant autoriser à qualifier les actes antichrétiens, pourtant majoritaires, de christianophobes. Seule concession, l’apparition du concept incertain d’islamisme destiné à ne nommer que la frange extrémiste de la communauté musulmane (marginale, bien sûr, la DGSI peut citer le prénom des quelques islamistes encore présents sur le territoire). Comme l’a noté Rémi Brague, le christianisme, le bouddhisme, l’hindouisme désignent pourtant, eux, l’ensemble des pratiquants de ces religions, mais cela n’intéresse pas Télérama. Nouveau venu dans le vocabulaire consensuel, la résilience des ci-devant selzésseux dont personne n’aura la haine. Les Résistants furent-ils résilients ? (vous avez deux heures). En tout cas, ils ne pratiquèrent pas la « résignence ». Toujours calés dans la roue de ce vivre-ensemble, la mixité sociale, suivie, à une encablure, du logement social. Concrètement, une politique de dissémination, sur l’intégralité du territoire, des problématiques des quartiers populaires. Incapables de les résoudre ni de freiner les flux de population qui les alimentent, les autorités (on ne rit pas !) tentent de les répartir, jusqu’à Crépol. Quand il a fallu emballer de papier rose ce cadeau fait à la France périphérique, les responsables de ces politiques n’ont pas dû hésiter longtemps : « Mon programme ? La gangrène. Pardon, non. La mixité sociale ».
La répartition d’ailleurs, parlons-en. Après quelques jours de flottement autour des dépenses publiques et du fol désir exprimé par quelques ultra-libéraux de les voir réduites, la justice fiscale a rapidement occupé tout l’espace disponible. S’opposer au racket du Trésor public (Bercy, c’est la DZ Mafia plus les Cerfa) reviendrait donc à s’afficher en promoteur d’une injustice. Et mon fondement, c’est du KFC ?
Un piège au demeurant parfait, calqué sur celui des machinations antiraciste et antifasciste : à l’origine, des causes indiscutables, couronnées d’ailleurs de succès – qui peut citer un défenseur de la théorie des races de Gobineau, un partisan du retour de l’apartheid ou de l’esclavage ? Je connais en revanche de jeunes Blancs traités de « babtous » qui subiraient les affres de la justice s’ils s’avisaient à répliquer « Oh, calme-toi bamboula ». Se battre contre l’antiracisme, qui a muté en racisme antiblanc et antisémitisme pro-pal, ce n’est pourtant pas être raciste. S’insurger contre les milices fascistes des black blocs complaisamment qualifiées d’antifas, ce n’est pas souhaiter la survenue d’une dictature, mais précisément lutter contre celle que LFI et Mélenchon portent en eux. Le vocabulaire est ainsi devenu un champ de mines qui pave les bonnes intentions progressistes. Déconstruction, patriarcat, stéréotypes, genre, racisme systémique, décolonialisme, tout cela pour finir en non-mixité choisie – délicat synonyme de ségrégation raciale – quelle honte !
A lire aussi: Entrisme islamiste: la commission a rendu sa copie
Se pose toutefois la question de la méthode, puisque déminer le dictionnaire progressiste, c’est prendre le risque de sauter sur un mauvais jeu de maux. L’intelligence, sans que l’on puisse tout miser sur elle, viendra nous épauler – celle d’un Bock-Côté qui décrit l’État de Droit comme « une institutionnalisation assumée du progressisme ». L’humour – auquel le camp du bien semble allergique – peut également aider : « Vivre ensemble, il faut choisir », dit Renaud Camus. Et pourquoi pas le bras d’honneur ? Ce fut celui du trumpisme. À sa décharge, tenter de convaincre pendant des heures des tromblons iels aux cheveux bleus qu’il n’existe que deux sexes biologiques, ce que 99,9 % de l’humanité sait, relève de l’impossible. Leur concéder quelques dysphories de genre, statistiquement sans rapport avec l’épidémie psychiatrique de transitions, ne calmera pas ces fanatiques – des clowns dépositaires du seul privilège blanc restant, celui du suicide collectif.
Alors, oui, doigt et bras d’honneur. Les guiboles aussi s’il le faut.
Dictionnaire, piège à cons !
L’article Des mots pour ne pas dire est apparu en premier sur Causeur.