Le 28 décembre 1967 : le jour où les Françaises ont enfin eu le droit… à la pilule contraceptive
C’est en 1967 que les Françaises ont enfin eu le droit à la pilule contraceptive. En effet, en réponse à une forte mobilisation du Mouvement français pour le planning familial, le député Lucien Neuwirth, appelé "Lulu la pilule", faisait adopter par l’Assemblée nationale une loi autorisant la vente et l’usage des méthodes de contraception en France. Le 28 décembre 1967, le général de Gaulle la promulguait à Colombey-les-Deux-Églises, où il passait les fêtes en famille.
Depuis juillet 1920, la diffusion d’informations relatives à la contraception était interdite en France. Dans le contexte de l’hécatombe de la Grande Guerre, les autorités redoutaient une chute irréversible de la population. "A l’époque, l’idée, c’est de repeupler la France et de fournir des soldats pour vaincre l’ennemi allemand en cas de nouveau conflit, raconte Bibia Pavard, historienne et co-auteure du livre Les lois Veil. Il y a donc une véritable peur de la part des politiciens que légaliser la contraception fasse baisser le nombre d’enfants." Inventée en 1956 par le médecin et biologiste américain Gregory Pincus, la pilule contraceptive se heurte également à l’Eglise catholique qui n’autorise aucun moyen de contraception. "Ce qui fait peur, c’est aussi la sexualité des femmes en dehors du cadre du mariage. C’est l’idée que la contraception peut déstabiliser l’institution familiale et peut remettre en cause en fait, la famille comme socle de la société", précise Bibia Pavard.
Une nouvelle dynamique
Toutefois, à partir des années 1950, l’émergence de l’association La Maternité heureuse, fondée par la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, va offrir une nouvelle dynamique. Entourée de femmes et d’hommes, cette association va devenir le Mouvement français pour le Planning familial qui va pendant dix ans promouvoir la légalisation de la contraception. Ce travail va finir par payer puisque Lucien Neuwirth va s’appuyer sur ce mouvement pour construire sa proposition de loi. "Lucien Neuwirth va jouer de tous ces réseaux et chercher l’approbation de certaines figures, notamment Monsieur Pompidou et le général de Gaulle, pour légitimer son projet de loi. Mais il faut quand même rappeler que dans le camp gaulliste, il n’y a aucun enthousiasme", raconte Bibia Pavard. Finalement, l’Assemblée nationale adopte le texte le 19 décembre 1967.
Un an plus tôt, L’Express se réjouissait déjà de cette avancée historique. Dans le numéro spécial "Avant 1967, la pilule en France", publié le 8 août 1966, le journaliste Jean Ferniot écrivait : "Les Françaises auront alors droit à la pilule - et à tous les moyens contraceptifs - comme les Américaines, les Anglaises, les Australiennes, les Japonaises, les Scandinaves, les Soviétiques." En effet, la contraception est légale dans d’autres pays occidentaux avant la France, mais ce n’est pas forcément pour des raisons de liberté, ni de choix des couples et encore moins des femmes. "Si on prend le Japon, il y a eu une véritable politique de réduction des naissances après la Seconde Guerre mondiale, explique Bibia Pavard. La contraception et l’avortement sont donc légalisés à ce moment-là pour justement promouvoir le planning familial."
Mais le Japon n’est pas le seul endroit où le planning familial est promulgué. Paradoxalement, il l’est aussi en France… mais dans les territoires d’Outre-mer. Par exemple, Michel Debré, député de La Réunion à l’époque, va promouvoir les dangers de la contraception en France métropolitaine, et en même temps, à la Réunion, va inciter à la réduction des naissances. "Cette distinction politique est intéressante puisqu’elle montre que la question de la contraception est traversée par des inégalités raciales, qui se jouent aussi au niveau mondial." En effet, le planning familial va être promulgué notamment dans les pays du Sud pour lutter contre la surpopulation.
En France, la loi Neuwirth est donc avant tout une loi de santé publique, pour lutter contre l’avortement clandestin qui met en danger la santé des femmes. Dans un premier temps, la loi est très restrictive. Elle est, par exemple, uniquement réservée aux femmes mariées, elle n’est disponible que sur ordonnance d’un médecin et elle nécessite une autorisation parentale pour les femmes de moins de 21 ans. Mais au-delà de ces restrictions, elle met aussi longtemps à s’appliquer. En effet, il faut attendre 1973 pour que la pilule soit mise en vente et 1974 pour qu’elle soit remboursée par la Sécurité sociale. Pour Bibia Pavard, il n’y a pas d’explication univoque mais "une forme de résistance administrative". Néanmoins, en 1968, le Mouvement de libération des femmes éclot sur la scène publique et revendique la libre disposition de leur corps par les femmes.
Des blocages idéologiques
Une revendication partagée par la co-fondatrice de L’Express, Françoise Giroud. "Il faudra bien du tact aux filles pour se tirer de cette situation nouvelle, et pour passer avec grâce de la colonisation à l’autonomie interne", écrivait-elle dans son édito du 17 juillet 1967. "Cet éditorial de Françoise Giroud est intéressant parce qu’il insiste sur les blocages idéologiques à la contraception, explique Bibia Pavard. Elle a l’impression que les femmes restent encore un peu prisonnières à ce moment-là de leur rôle maternel et de leur rôle au sein de la famille." Aujourd’hui, où en est-on ? Les femmes ont-elles atteint cette autonomie que Françoise Giroud espérait en 1967 ? Pour Bibia Pavard, ce qui a vraiment transformé la question de la contraception, c’est la lecture féministe qui en a été faite dans la décennie suivante. Généralement, on associe la pilule contraceptive à deux lois phares : celle portée par Lucien Neuwirth en 1967, mais surtout celle de Simone Veil en 1974. En effet, c’est la première loi Vieil qui vient banaliser complètement la contraception et ôter toutes les restrictions de 1967.
En France, 91 % des femmes en âge de procréer qui ne désirent pas de grossesse utilisent aujourd’hui un moyen de contraception (Inserm). Pendant longtemps, la pilule a été le moyen contraceptif le plus utilisé en France. En 2005, plus de la moitié des femmes (55,8 %) recouraient à la pilule contraceptive. En 2023, les trois moyens de contraception les plus utilisés par les femmes de 18 à 49 ans étaient : le dispositif intra-utérin ou stérilet (27,7 %), la pilule (26,8 %) et le préservatif (18,6 %). "Ce qui a chose les choses, c’est la crise des pilules dans les années 2010 qui remet en cause les effets secondaires sur la santé des femmes, mais également une réflexion féministe sur l’implication des hommes dans le processus contraceptif, explique Bibia Pavard. Néanmoins, il y a quand même un consensus qui est resté sur le fait que les droits reproductifs contraception et l’avortement sont au fondement de la liberté des femmes."
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