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Avoir raison avec Jean-Pierre Winter

Le psychanalyste et écrivain, compagnon de route de Causeur, est mort le 9 décembre 2025. Penseur lucide, il refusait le consensus, appelait à parler vrai, à accepter le conflit, à assumer la peur et à renoncer à l’illusion de l’innocence. Tout ce que refuse l’air du temps qui, lentement, décompose les sociétés occidentales.


Jean-Pierre Winter est mort dans un monde qui n’attend plus des penseurs qu’ils éclairent le réel, mais qu’ils l’adoucissent, le travestissent, le rendent tolérable à force de précautions morales. Sa disparition ne fera pas événement, car il n’était ni conciliant ni récupérable. Il parlait trop droit dans une époque vouée au flou, refusait trop nettement dans une société qui confond la pensée avec l’adhésion émotive. Il appartenait à cette catégorie désormais rare d’hommes que l’on écoute de loin, par intermittence, avant de les effacer sans remords, soulagé qu’ils cessent de rappeler ce que l’on s’efforce d’oublier.

Winter n’a jamais consenti à faire de la psychanalyse une technique d’adaptation à la déréliction générale. Il rappelait, avec une constance presque entêtante, que dès qu’elle renonce à affronter le réel, elle se mue en industrie de la consolation, en auxiliaire discret du mensonge social. Il refusait de réparer les individus pour mieux les ajuster à un monde malade. Il insistait sur une vérité devenue indécente : l’homme n’est pas d’abord une victime, mais un être capable de violence, et toute société qui feint de l’ignorer prépare le retour de cette violence sous ses formes les plus brutes.

Ce qu’il analysait, à rebours de l’air du temps, c’est la décomposition lente, presque imperceptible, des sociétés occidentales. Non pas une chute spectaculaire, mais un effondrement par renoncements successifs. Renoncement à la loi sous couvert de compassion, renoncement à la transmission au nom de la protection. L’anomie, montrait-il, n’est plus ressentie comme une crise à surmonter, mais comme une norme moralement acceptable, parfois même revendiquée, et l’on finit par prendre pour humanité ce qui n’est souvent qu’une démission.

Dans ce paysage appauvri, l’individu n’est pas libéré, il est abandonné. Et l’abandon crée toujours un appel d’air. Winter voyait dans la fragmentation contemporaine moins une promesse qu’un péril : celui de la concurrence de loyautés incompatibles, là où la loi commune n’ose plus s’imposer. Quand l’État se tait, d’autres discours s’engouffrent dans le vide, et l’obéissance revient, plus rigide, plus close, souvent plus violente, sous les habits trompeurs du choix et de l’émancipation. On croit multiplier les libertés, on ne fait souvent que multiplier les dépendances. Et l’on appelle tolérance ce qui n’est parfois qu’une peur panique de nommer.

Il y avait, chez Winter, une solitude presque structurelle. Non pas une posture d’ermite, mais la conséquence d’une fidélité à la parole tenue dans un monde qui ne supporte plus la contradiction. Car notre temps ne réfute pas, il disqualifie. Il ne débat pas, il soupçonne. Il ne pense pas, il moralise. Et dans cette police douce des consciences, l’intellectuel n’est plus celui qui trouble, mais celui qui certifie. La psychanalyse elle-même, trop souvent, se rêve en supplément de bienveillance, en onction de l’air du temps. Winter, lui, refusait d’être l’employé du consensus.

Il a abordé sans détour la question de l’antisémitisme, notamment dans « De l’antisémitisme comme perversion[1] », l’analysant comme un symptôme central des sociétés en crise. Il invitait à y voir non une opinion marginale, mais une pathologie du lien : la désignation d’un responsable lorsque la division interne devient insupportable. Sous ses formes contemporaines, morales ou idéologiques, l’antisémitisme lui apparaissait comme une tentative désespérée de fermer le sens par la haine, de suturer le manque par la fabrication d’un ennemi absolu.

Cette analyse s’enracinait dans une filiation plus profonde, perceptible dans son rapport à la loi, au conflit et à la responsabilité, et que l’on peut relier à la pensée juive profane. Non comme identité proclamée, mais comme structure intime de la pensée. Refus de l’innocence, conscience de la faute, acceptation d’un monde qui ne se réconcilie pas. Une pensée pour laquelle le lien social ne se construit ni dans la fusion ni dans la rédemption collective, mais dans la tension assumée et le prix payé pour cette tension.

Winter rappelait que le conflit n’est pas une pathologie du vivre-ensemble, mais sa condition même. Ce qui détruit les sociétés, selon lui, ce n’est pas la violence reconnue et travaillée, mais la violence niée, moralisée et déplacée vers des abstractions commodes. D’où sa défiance envers les discours qui promettent la paix au prix du renoncement à la loi et à la responsabilité.

Il invitait également à comprendre le retour du religieux et des offres de sens closes comme un symptôme d’un monde qui ne supporte plus ni l’incertitude, ni la division, ni le temps long de la transmission. Lorsque le langage commun ne contient plus la peur, d’autres récits s’imposent, porteurs d’un ordre total qui exige la soumission en échange du sens.

Winter refusait toute posture de sauveur. Il ne proposait ni programme politique, ni récit de rédemption collective. Convaincu que toute promesse de guérison globale dissimule une tentation de domination, il se méfiait des nouveaux prêtres du sens. Il ne laissait qu’une exigence rude, presque ascétique : parler vrai, accepter le conflit, assumer la peur, renoncer à l’illusion de l’innocence.

Jean-Pierre Winter est mort. Son œuvre restera sans doute marginale, parce que notre temps ne cherche pas la lucidité, mais l’apaisement. Pourtant, à travers cette œuvre se dessine un avertissement que notre époque ferait bien d’entendre : une démocratie qui renonce à nommer le réel, par crainte d’offenser ou de préserver sa bonne conscience, abdique en silence et prépare elle-même les maîtres qu’elle prétendra ensuite combattre.


[1] In Pardès, 2004/2, n° 37, pages 35 à 42.

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