Des enfants maltraités dans un hôpital pédopsychiatrique près de Paris : enquête sur les dérives de la Fondation Vallée
A chaque fois qu’il passe à proximité des locaux de la Fondation Vallée, Mathieu*, 13 ans, ressent un immense malaise. La peur qui remonte et qui lui serre le ventre. Les mauvais souvenirs. L’envie de partir le plus loin possible. Quatre années se sont écoulées, mais le traumatisme de son séjour dans cet établissement pédopsychiatrique situé à Gentilly (Val-de-Marne) reste toujours aussi vif. A l’époque, il est régulièrement pris d’immenses colères. Des colères explosives, incontrôlables. Meubles cassés, portes enfoncées. Quand sa maman veut le calmer, il la frappe, lui arrache des cheveux, par touffes entières. Tous les jours ou presque, ils se retrouvent aux urgences psychiatriques de l’hôpital Bicêtre, parfois accompagnés par la police. Un soir où Mathieu finit par casser aussi le bureau du psychiatre qui le reçoit, le médecin décide de l’hospitaliser.
Ce sera donc à la Fondation Vallée, à quelques pas de là. Un établissement de 70 lits, la plus grosse capacité d’accueil en pédopsychiatrie du pays. "Il faut vous imaginer, j’ai 9 ans, et je me retrouve séparé de ma maman que je n’ai presque jamais quittée. Je ne peux lui parler qu’une fois dans la semaine au téléphone, pas plus de quelques minutes", se rappelle-t-il. Pendant six longues semaines, Mathieu ne fait quasiment rien de ses journées. Les activités ou même les consultations sont rares. Il garde des souvenirs de jouets cassés, de courtes sorties dans une aire de jeux minuscule, de repas où il ne faut pas faire de bruit avec ses couverts, sinon son petit voisin de table devient violent. Et puis il y a surtout cette "panic room" qui l’a tant impressionné : une toute petite salle, avec de hauts vasistas d’où il est impossible de voir dehors, aucune poignée à l’intérieur, quelques coussins par terre, aucune décoration, aucun accès à des toilettes. Il y voit "des enfants s’y faire enfermer, seuls, pour un oui ou pour un non, plusieurs fois par jour, parfois durant des heures, même pas pour des grosses colères ou des crises, juste pour des petites bêtises. J’avais si peur qu’on m’y mette que je suis resté sage et calme tout le temps...".
De telles pratiques d’enfermement, d’un autre âge et illégales, mais bien ancrées dans cet établissement, ont perduré selon nos informations au moins jusqu’au dernier trimestre de 2025. Le 7 octobre dernier, après avoir reçu des alertes "concordantes et documentées", l’Agence régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France a fini par rappeler l’établissement à l’ordre. Dans un courrier adressé à la direction, que L’Express a pu consulter, l’ARS dénonce "la fermeture à clef de chambres d’enfants en hospitalisation libre", et "l’usage abusif de locaux d’apaisement constituant de fait des isolements non conformes à la réglementation, en un lieu non dédié, parfois sans prescription, sans réévaluation médicale, et sans aucun dispositif matériel garantissant la sécurité et la dignité des enfants". Des faits qui "doivent cesser immédiatement et qui appellent, sans délai, une mise en conformité stricte".
Car la réglementation est claire, rappelle en substance l’ARS : l’isolement et la contention doivent rester des pratiques de dernier recours ; le verrouillage de chambres en hospitalisation libre est proscrit ; quant aux espaces d’apaisement, ils ne peuvent être privatifs de liberté... Dans son courrier, l’Agence exige donc la réalisation immédiate de travaux, pour rendre les enfermements impossibles, ainsi que la mise en œuvre d’un plan d’action et de formation "visant à objectiver l’arrêt de ces pratiques, et à pérenniser les changements opérés".
"Au-delà de cette première étape et compte tenu de la gravité des faits allégués, l'ARS a également diligenté une inspection qui a débuté le 17 novembre (2,5 jours sur place) pour évaluer l’ampleur des dysfonctionnements, s’assurer de la pertinence du plan d’action dans la durée, et prendre les mesures les mieux à même de protéger les patients et soutenir la nécessaire transformation des pratiques", nous indique son porte-parole. Cette inspection se poursuit encore à date, avec l'examen des pièces transmises par l'établissement. En attendant ses conclusions, les nouvelles admissions dans les unités d'hospitalisation ont aussi été bloquées, et ne devraient pas reprendre avant la fin de la mission.
Chambres d’isolement inadaptées
Les autorités avaient-elles des doutes sur la mise en œuvre effective de leurs demandes ? En interne, les mesures imposées par l’ARS semblent en tout cas avoir été mal accueillies. "Dans les équipes, beaucoup disaient qu’ils ne savaient pas comment ils allaient faire", témoigne un soignant, qui préfère garder l’anonymat. Lors d’une réunion tenue après la réception du courrier par la direction de l’établissement, un médecin aurait même affirmé "qu’il n’était pas possible d’arrêter les enfermements car c’était comme un 'doudou' pour les soignants". Il a aussi remis en question l'admission prévue d'une jeune fille traumatisée par de nombreux abus physiques et sexuels provoquant chez elle des crises importantes, "puisqu'il ne serait plus possible de la mettre en isolement pour apaiser son morcellement intérieur" (sic).
Les signaux d’alerte sur les dysfonctionnements de la Fondation Vallée s’accumulaient en réalité depuis plusieurs années. "Cela fait longtemps que nous conseillons aux familles, quand elles le peuvent, d’éviter cet établissement", confirme Danièle Langloys, la présidente de l’association Autisme France. En novembre 2021, la Chambre régionale des comptes (CRC) d’Ile-de-France avait ainsi rendu un rapport critique sur l'hôpital. Il était notamment pointé un management déficient, un fort turnover médical, et des taux d’occupation faibles, alors que les besoins en pédopsychiatrie sont criants dans la région, comme ailleurs en France. Depuis, la situation ne s’est guère améliorée, avec des services qui, l’année dernière encore, restaient largement sous-occupés selon les statistiques que nous avons pu consulter. Surtout, les magistrats de la Chambre régionale s’inquiétaient de l’absence de référence explicite aux bonnes pratiques recommandées par la Haute autorité de santé pour la prise en charge des enfants avec autisme, alors même qu’ils représentaient la majorité des patients accueillis. A la suite de ces observations, la direction de la Fondation avait répondu qu’elle s'engageait à suivre les recommandations de la CRC, notamment en rédigeant un projet médico-soignant reprenant les orientations nationales et régionales pour la pédopsychiatrie
Ce n’est pas tout. La Haute autorité de santé, également chargée de certifier les établissements de soins, a rendu à la fin de 2025 un avis de non-certification - après déjà plusieurs visites où des améliorations étaient demandées en 2013, 2016 et 2017. Un fait suffisamment rare pour être souligné : 4 % seulement des hôpitaux français n’ont pas obtenu ce label de qualité. Entre autres causes, les mesures d’enfermement des enfants, qui plus est dans des chambres d’isolement inadaptées, "sans bouton d’appel ni sanitaires". Mais aussi une absence de volonté de faire évoluer les pratiques. "Normalement, quand un écart est constaté, il y a une remise en question, les équipes ne restent pas dans leur dogme, elles cherchent à s’adapter aux recommandations de prise en charge reconnues internationalement et qui montrent une efficacité. C’est un attendu fort des patients, mais cet établissement est en difficulté sur ce point, avec un risque de dérives", relève Patrick Méchain, chef du service de la certification à la HAS.
Comment l’expliquer ? Peut-être par l’histoire de la Fondation Vallée, et son ancrage dans des fondements théoriques inspirés de la psychanalyse. Une discipline aujourd’hui "non recommandée" pour les troubles du neurodéveloppement (TND), comme la HAS devrait encore le rappeler pour les troubles du spectre autistique (TSA) dans un rapport à paraître le jeudi 12 février. A la Fondation Vallée, pourtant, la psychanalyse est partout. Les bâtiments portent les noms de célèbres psychanalystes : Donald Winnicott, Françoise Dolto, ou encore Roger Misès, un ancien directeur de la Fondation. Et cette discipline reste surtout très prégnante dans les pratiques. En 2021, la chambre régionale des comptes notait ainsi que les seules références mentionnées dans le projet de soin de la Fondation concernaient les travaux de ce médecin, l’un des pères de la pédopsychiatrie française d’inspiration psychanalytique.
Des thérapies souvent inappropriées
Grand pourfendeur de l’évolution de la prise en charge des enfants autistes vers des approches plus scientifiques, Roger Misès a notamment développé le concept de "cure institutionnelle", qui a continué d’inspirer ses successeurs. Dans un texte de présentation des méthodes mises en œuvre dans l’établissement, il était ainsi écrit en 2022 que l’institution avait "une fonction de pare-excitation (...) contenante" et constituait "une aire transitionnelle, au sens de Donald Winnicott"... La même année, des médecins de la Fondation contribuaient à un ouvrage prônant, à côté des tests diagnostiques officiels, le recours à une grille d’analyse psychanalytique. On y retrouve des concepts aussi douteux que "la sphinctérisation de la bouche", "le passage dedans/dehors", ou encore "l’inclusion du corps dans des contenants circulaires signalant la récupération en cours du sentiment d’existence".
Dans les faits, selon là aussi plusieurs sources et témoignages recueillis par L'Express, les familles suivies dans cette institution paraissent avoir du mal à obtenir des diagnostics, y compris dans les centres médico-psychologiques (CMP) rattachés à la Fondation Vallée, où sont reçus les enfants non hospitalisés. La maman de Mathieu, par exemple, ne savait toujours pas de quoi son fils souffrait après son séjour dans l'établissement. Elle n’a pas obtenu plus de réponses au cours des trois années où il a ensuite été suivi dans un CMP : "Un médecin extérieur a repris le dossier de mon fils, et il a immédiatement vu qu’il avait un TDAH, un trouble de l’attention avec hyperactivité. Il l’a mis sous traitement et depuis Mathieu va beaucoup mieux, il a même repris le cours normal de sa scolarité". D’autres mamans rapportent avoir été très culpabilisées par des médecins exerçant dans ces structures. "Ma fille, autiste, avait déjà eu un diagnostic dans un autre hôpital, mais lors de mon premier rendez-vous à la Fondation Vallée, on m’a fait comprendre que si elle était dans cet état-là, c’est parce que 'je ne posais pas suffisamment de cadres avec elle'", raconte une jeune mère, désespérée de ne s’être vue proposer pour son enfant qu’un atelier de danse-thérapie au cours des trois dernières années, alors qu’elle aurait avant tout besoin de séances d’orthophonie et de psychomotricité.
Dans les CMP comme en hospitalisation complète, le peu de thérapies proposées s’avère souvent inapproprié, avec par exemple du Snoezelen, une pratique de stimulation multisensorielle non recommandée pour les TND, ou encore des "jeux dramatiques" et autres "psychodrames", où les enfants doivent improviser des scénarios et les faire jouer à des soignants. Là encore, l’inspiration psychanalytique n’est pas loin pour cette pratique elle aussi non recommandée pour les TND. A cela s’ajoutent des locaux largement inadaptés, et des défauts de management. A la fin de 2025, plusieurs soignantes d’une unité d’accueil de jour située dans l’un des plus anciens bâtiments du site ont ainsi démissionné en bloc. Dans des courriers adressés à la direction de l’établissement, elles évoquent de jeunes enfants souffrant de troubles du neurodéveloppement regroupés sans qu’il ne soit tenu compte des particularités de leurs situations individuelles, certains étant très agités et d’autres ayant besoin du plus grand calme, ce qui génère "des situations d’une grande violence" et entraîne des mises à l’isolement. Chacune avec leurs mots, ces soignantes ont aussi dénoncé l’absence de réaction et d’accompagnement de l’équipe médicale face à leurs difficultés...
Une chose est sûre, la question de l'enfermement des mineurs, et plus largement de leur prise en charge dans les services de pédopsychiatrie ne fait que s'ouvrir. Fin 2025, un rapport du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), paru au Journal officiel, soulignait en effet "un recours massif à l'isolement des mineurs hospitalisés en psychiatrie" dans notre pays, au mépris de toutes les règles de droit. Une situation due à la fois "à la méconnaissance des normes applicables, (...) à l'état de délabrement de certains services hospitaliers, combinée au caractère inadapté de certaines modalités de prise en charge", indiquait le CGLPL. Si ce rapport a rencontré jusqu'ici un écho plutôt discret, des parlementaires se sont saisis du sujet, à l'instar d'Isabelle Santiago, la députée PS déjà rapporteure de la commission d'enquête sur la protection de l'enfance. L'élue du Val-de-Marne s'intéresse cette fois-ci aux hôpitaux pédopsychiatriques, à la place qu'occupe encore la psychanalyse dans ces structures, et à ses conséquences sur la qualité des soins prodigués aux enfants.
Concernant la Fondation Vallée en tout cas, l'ARS indique à L'Express que si cela s'avérait nécessaire, elle disposait d'une palette d'outils qui lui permettront de faire respecter la loi, "de la saisine des autorités disciplinaires en charge des professionnels, jusqu'à l'injonction de mesures organisationnelles pour remédier aux écarts". Sollicités, ni la direction de l’établissement, ni l’ancien président de la commission médicale d’établissement, ni ses successeurs n’ont donné suite à nos demandes d’entretien.