Classements des écoles de commerce : comment font nos voisins européens ?
Salaires des diplômés, profil du corps professoral, accréditations internationales… Si des différences culturelles existent d’un pays européen à l’autre et nuancent la manière d’évaluer la performance des établissements, les classements n’en demeurent pas moins incontournables à l’échelle du continent. Attendus par les familles, scrutés par les entreprises, ils constituent partout un rendez-vous stratégique pour les écoles. "Beaucoup de pays disposent de leur propre classement, généralement publié par un journal", indique Jamil Salmi, économiste spécialiste de l’enseignement supérieur. Ces palmarès nationaux reposent souvent sur des indicateurs proches, mais avec des variantes selon l’organisme qui les édite.
Très suivis par les étudiants, ils ont encore gagné en importance avec l’internationalisation des cursus des écoles de commerce. Les meilleurs établissements européens se font désormais concurrence et se mesurent aux établissements états-uniens ou chinois. Dans cette compétition, un arbitre reconnu s’impose : le Financial Times. "Il s’agit du classement le plus observé en Europe ", souligne Jamil Salmi. Il joue un rôle central dans la course aux premières places à laquelle se livrent les écoles, et illustre le poids croissant des journaux dans cette bataille académique. Le label "certifié par un grand média" étant largement mis en avant dans la communication des établissements. Pour décrypter les logiques, les méthodes et les limites des palmarès de nos voisins, L’Express a interrogé quatre experts européens.
ALLEMAGNE
Sonja Berghoff, directrice du classement national CHE depuis 2000.
"Ici, pas de classement global et pas de score"
"En Allemagne, il n’existe pas de classement spécifique aux écoles de commerce. Les formations en gestion sont évaluées dans le cadre du CHE University Ranking, le palmarès le plus utilisé dans le pays. Publié chaque année depuis 1998, il est élaboré de manière indépendante par une organisation à but non lucratif. Contrairement au reste de l’Europe, les médias y jouent un rôle mineur : le classement est simplement diffusé par l’hebdomadaire Die Zeit, sans influence sur la méthodologie ni sur les résultats.
Le CHE se distingue à plusieurs égards. D’abord, il ne propose pas de hiérarchie globale : les établissements sont répartis en trois groupes — supérieur, intermédiaire ou inférieur — pour chaque indicateur. Ceux-ci sont accessibles publiquement sur notre site, dans un souci de transparence. Ensuite, aucun score agrégé n’est calculé, afin d’éviter les hiérarchies artificielles et de permettre aux étudiants de s’orienter selon les critères qui correspondent le mieux à leur profil et non par rapport à une note globale. Cette méthodologie vise moins la compétition que l’information : elle met en lumière les points forts des cursus au sein des établissements et non les écoles elles-mêmes."
ESPAGNE
Josep Franch, doyen de l’Executive Education d’ESADE Business School, à Barcelone
"La méthode espagnole est peu fiable"
"En Espagne, le seul classement national qui compte quelque peu est publié par El Mundo et concerne les diplômes de licence, généralement absents des classements. Toutefois, il reste peu fiable en raison d’un manque de transparence et d’une méthodologie obscure.
C’est pourquoi nous nous appuyons principalement sur les palmarès internationaux. Parmi les plus reconnus figurent Business Week, QS, Poets & Quants — qui agrège plusieurs classements —, América Economía pour l’Amérique latine, et surtout celui du Financial Times. Ce dernier se distingue par la clarté de ses indicateurs et la rigueur de sa méthode.
Tous ces classements influencent fortement le choix des étudiants, car ils contribuent à façonner la réputation des écoles. Néanmoins, à mes yeux, ils doivent rester un outil d’aide à la décision et ne sauraient constituer ni l’unique ni le principal critère de choix."
ROYAUME-UNI
Andrew Oswald, professeur d’économie et de sciences comportementales à l’université de Warwick
"Ces palmarès font l’objet de nombreuses critiques"
Deux publications dominent au Royaume-Uni : le palmarès du Financial Times, qui fournit notamment les salaires des jeunes diplômés de MBA. L’autre classement émane du gouvernement : il s’agit d’un jugement rendu par un panel d’experts, qui examinent les publications scientifiques et l’impact des écoles sur une période de sept ans.
De manière globale, ces palmarès font l’objet de nombreuses critiques, car ils façonnent des comportements déformants. En ayant connaissance des indicateurs, les établissements cherchent surtout à préserver leur rang, et non à réfléchir aux évolutions que la société attend d’eux. Quant aux journaux, s’ils apprécient autant ce type d’exercices, c’est avant tout parce qu’ils font vendre.
PAYS-BAS
Frans Kaiser, chercheur spécialiste de l’enseignement supérieur à l’Université de Twente.
"Ici, il y a beaucoup de transparence"
Un seul classement néerlandais fait référence pour les écoles de commerce. Il repose sur une enquête nationale auprès des étudiants, qui évaluent les programmes de leur établissement selon de nombreux critères. Les résultats sont notamment utilisés par une entreprise privée qui publie un guide annuel destiné aux futurs diplômés, intitulé Keuzegids.
Au-delà de l’évaluation par les étudiants, le Keuzegids intègre des informations sur l’insertion professionnelle des diplômés, les taux de réussite, les modalités d’admission ainsi que le contenu des cours. La transparence constitue un élément central de ce dispositif : les différentes dimensions du palmarès sont présentées en détail avant d’être synthétisées dans un classement général.
Dès la publication, les établissements affichent généralement leur rang de manière ostensible, ce qui produit un fort effet prescripteur. Les écoles de commerce s’appuient également sur les classements internationaux dans leur communication, lesquels jouent aujourd’hui un rôle majeur dans les choix des étudiants.