Paris : la fascinante campagne socialiste de Monsieur Grégoire
Emmanuel Grégoire est le candidat à Paris du Parti socialiste, allié au Parti Communiste, aux écologistes ainsi qu’à quelques anciens membres de La France Insoumise écartés par Jean-Luc Mélenchon. Ancien dirigeant de section socialiste dans le 12e arrondissement, ancien membre du cabinet d’un adjoint de Bertrand Delanoë, puis chef de cabinet de ce dernier, ancien membre du cabinet du Premier ministre Jean-Marc Ayrault, il fut lui-même durant six ans le premier adjoint d’Anne Hidalgo. Nous pourrions donc penser nous retrouver devant un apparatchik technocratique sans grand relief ni panache, un peu terne, un peu sectaire, sans grande connaissance des réalités économiques, héritier d’un pouvoir usé jusqu’à la corde après vingt-cinq ans aux affaires.
Tout cela est vrai, mais Emmanuel Grégoire représente bien plus que cela.
Il est rare, dans une élection importante, d’avoir l’opportunité de voir un candidat cocher avec tant d’application et de régularité toutes les cases de la démagogie la plus décomplexée, du politiquement correct le plus intolérant, de la bonne conscience la plus surjouée, de l’idéologie la plus dépassée. Nous sommes face à du chimiquement pur, à un mètre étalon. Cela en devient assez fascinant.
Un rapport problématique à la vérité
Commençons par les finances. “La Ville de Paris va très bien sur le plan financier. Elle est toujours dans une situation d’excédent budgétaire”, déclare Emmanuel Grégoire. Cette affirmation relève de la réalité alternative. En 2024, Paris présentait un déficit de fonctionnement de 230 millions d’euros. En 2025, le redressement nécessita un emprunt de près d’un milliard d’euros pour boucler le budget d’investissement. En vingt-cinq ans de gestion socialiste, la dette parisienne a été multipliée par 12, passant d’environ 800 millions à 10 milliards d’euros. Paris est-il 12 fois plus propre, plus sûr, plus accueillant, plus agréable ? Ses services publics sont-ils 12 fois plus performants ? Mis à part tout cela, “la Ville de Paris va très bien sur le plan financier.”
Plus grave que ce rapport distendu avec la vérité, Emmanuel Grégoire semble en avoir un tout aussi délicat avec la notion de responsabilité. Devant le révoltant scandale de violences et de maltraitances dans le périscolaire parisien, Emmanuel Grégoire dénonce “l’omertà systémique.” Le diagnostic est juste, l’indignation plus que légitime. Reste qu’elle provient de l’ancien adjoint aux ressources humaines de la mairie de Paris, et ancien premier adjoint. Un sens minimal de la responsabilité devrait lui interdire de se présenter à la mairie après avoir été partie prenante essentielle du système qu’il fustige aujourd’hui. Mais que vaut la notion de responsabilité pour ces gens enchaînant mécaniquement les maroquins depuis toujours, intouchables, malgré la répétition des échecs et l’absence de résultats ?
La démagogie comme méthode
Ne doutant ainsi de rien, Emmanuel Grégoire possède un talent particulier pour transformer les questions complexes en slogans creux. “Ces dernières années, tout a augmenté : même le prix du kebab”, déclare-t-il dans une vidéo qui est un modèle de démagogie. Sa solution ? “Manger mieux et tous les jours à sa faim”, “créer du logement public et abordable”, “assurer une santé accessible”, “baisser les factures d’énergie”. On cherche en vain la moindre proposition concrète derrière ces incantations, à l’exception d’une : réglementer toujours davantage le marché immobilier et atteindre 60% de logements publics d’ici 2035. Cette politique a produit des résultats catastrophiques, mais Emmanuel Grégoire souhaite l’amplifier. Le vide sidéral des propositions n’a d’égal que l’ambition planificatrice.
Autre exemple révélateur : “À Paris, seules 15% des rues portent aujourd’hui un nom de femme. Ce déséquilibre doit être corrigé. Je lancerai un grand plan de féminisation des noms de rues.” Voilà donc le grand problème des femmes parisiennes identifié : l’onomastique urbaine, les noms de rue. Ce ne sont absolument pas la sécurité, le harcèlement de rue, le fait que le principe de libre circulation n’est que théorique dans certains quartiers et à certaines heures. Cela serait trop basique, trop « trumpiste ». Le réel n’intéresse globalement pas. Se contenter de ce symbole facile. Penser que cela peut constituer un argument électoral pour les femmes. Hypocrisie ou misogynie ?
Le socialisme le plus caricatural
Cette démagogie se traduit par le socialisme le plus caricatural.
Tous les ingrédients sont bien présents, et en premier lieu la création d’un inventaire à la Prévert de droits : “un droit à l’alimentation saine et durable” (et “une sécurité sociale de l’alimentation”), “le droit pour chaque jeune de partir au moins une fois par an en vacances” (cette généreuse déclaration ne dit pas où ni combien de temps, ni avec quels moyens), “faire du sport un droit tout au long de la vie”, “un droit au répit des aidants” et un créatif “droit à la nuit”. Le tout est chapeauté d’un droit plus large et creux encore : “une ville qui garantit le droit d’y vivre”, ce qui n’est pas sans ironie venant de l’héritier d’une gestion qui, par sa gestion calamiteuse, a provoqué le départ de 140 000 habitants, principalement des familles, en 11 ans.
Naturellement, qui dit droit dit garanties, et Emmanuel Grégoire ne se montre pas avare en la matière : “une Garantie Municipale des Loyers” pour les particuliers, “garantir des loyers adaptés et un fonds de soutien aux librairies, éditeurs, cinémas, clubs et commerces culturels indépendants”, “accompagner les LGBTQIA+ séniors, en garantissant des services séniors inclusifs”, “un Revenu Solidarité Jeunesse.”
Là encore, il n’est pas précisé comment cette générosité est financée, mais au diable l’avarice et les avaricieux, surtout quand c’est avec l’argent des contribuables !
Pour compléter cette offre de “bouclier social” avec quelques options, Emmanuel Grégoire propose enfin “une assurance habitation municipale accessible à toutes et à tous, incluant une protection contre les punaises de lit” et, pour la santé, “une mutuelle municipale parisienne abordable et de qualité.” Le savoir-faire socialiste en matière mutualiste ne peut que nous rassurer sur ce dernier projet.
Enfin, en bon socialiste allié aux communistes et anticapitalistes en tout genre, Emmanuel Grégoire affiche une hostilité certaine au principe même de marché, et au secteur privé en général, qu’il convient de bien soumettre. La couleur est annoncée en nuance : « Paris est à la croisée des chemins. Mes adversaires veulent un Paris où la seule loi qui vaille est celle du marché. » Dans un far–west, il faut des shérifs. D’où la nécessité d’instaurer “une brigade de protection du logement” pour mieux traquer les propriétaires, agents de spéculation par définition maléfiques. Le programme prévoit également la réquisition des logements restés vacants depuis plus de 5 ans.
Enfin, parce que tout commence à l’école, un traitement de faveur est réservé aux établissements privés. Emmanuel Grégoire prévoit de “moduler leurs dotations financières en fonction de critères de mixité sociale et scolaire”.
Le politiquement correct comme arme
C’est bien connu, le Paris que laisse Anne Hidalgo est une ville profondément raciste, fermée, hostile aux étrangers. Heureusement, Emmanuel Grégoire arrive.
“Nous ouvrirons le droit de vote aux étrangers vivant à Paris pour toutes les votations locales. Dehors le racisme et la xénophobie.” Emmanuel Grégoire est dans son droit en proposant cette mesure. Elle est très critiquable pour qui associe le droit de vote à la citoyenneté, mais on peut débattre de tout. Que nous apprend ce grand esprit tolérant et démocrate ? Que quiconque n’est pas favorable à sa proposition se trouve automatiquement classé parmi les racistes et xénophobes, ce qui ne relève pas de l’opinion mais du pénal. Le débat est clos avant d’avoir commencé.
Variante “No pasaran” : “Paris ne tombera pas entre les mains des fachos. Rachida Dati et Sarah Knafo rêvent de faire de Paris le laboratoire trumpiste de l’union de la droite et de l’extrême-droite.” Don Quichotte se battait contre des moulins imaginaires, Emmanuel Grégoire affronte des fascistes imaginaires. À défaut d’avoir un bilan honorable et un programme digne de ce nom, mieux vaut rejouer l’élection présidentielle américaine, c’est tellement plus important pour le quotidien des Parisiens…
Ce procédé affiche l’avantage de dispenser de répondre aux arguments adverses tout en affichant sa pureté d’âme.
Le camp du Bien, quant à lui, propose “l’organisation chaque année d’une Journée du Lien.”
Le clientélisme comme stratégie
“À l’étudiant, à l’assistante maternelle, au bénévole, au couple LGBT, aux personnes trans, aux femmes. Et à toutes les « sales connes ». Je veux le dire avec force : Paris est à vous !”Remarquable propos d’estrade devant une foule militante en délire, se croyant revivre les frissons de leur nouvelle icône, le nouveau maire de New York. Cette gauche ne sait plus penser que par communautés et par clientèles. Il en manque beaucoup dans cette énumération, mais elles ne sont pas dans l’assistance, très peu diverse par ailleurs, pour s’en plaindre.
Plus cocasse encore, cette sortie sur la propreté parisienne : “Est-ce que Paris peut être plus propre ? La réponse est oui (…) Mais j’en ai un peu assez de ce ‘bashing’ (…) qui est en fait un procès sur les classes populaires.” En homme de gauche fier de l’être, Emmanuel Grégoire associe donc sans complexe les classes populaires à la saleté. L’insulte involontaire a au moins le mérite de nous éclairer sur le fond de sa pensée et de son mépris social.
L’indignation sélective
Dernier trait caractéristique : la géométrie variable de l’émotion. Minneapolis connaît deux morts tragiques lors d’interventions policières. Emmanuel Grégoire réagit aussitôt : “La situation à Minneapolis est insoutenable. ICE tue des habitants, dans la rue. Tout mon soutien et mes pensées aux victimes et aux élus qui se battent pour défendre la population. Je souhaite que les Minneapolitains et Minneapolitaines reçoivent la citoyenneté d’honneur de la ville de Paris. Ils seront chez nous, chez eux. Face à la traque et à la violence, Paris sera toujours un refuge.”
Minneapolis compte plus de 400 000 habitants (et peut-être même parmi eux, des agents de ICE !) Ils seront heureux d’apprendre qu’ils sont tous citoyens d’honneur de la ville de Paris après deux morts, certes dramatiques, honteuses et abjectes. Les Iraniens qui ont connu plus de 30 000 exécutions politiques en quelques jours en janvier n’auront pas cette chance, puisque les capacités d’indignation d’Emmanuel Grégoire sont immenses mais guère infinies. Il faut bien hiérarchiser : dénoncer l’Amérique de Trump reste un pari électoral le plus sûr.
Mais le Paris d’Emmanuel Grégoire ne sera pas qu’un refuge pour les Américains qui fuiront “l’Amérique de Trump”, il sera aussi un lieu accueillant pour l’ensemble des Français. Les Parisiens seront en effet heureux de financer “un pack de bienvenue (réductions dans les musées, monuments, etc.) pour les visiteurs qui arrivent à Paris en train ou par un autre mode de transport durable.”
Nous pourrions multiplier les exemples à l’envi. Irresponsabilité, rapport problématique à la vérité, démagogie, clientélisme électoral, moraline politiquement correcte… Emmanuel Grégoire remplit méthodiquement tous les critères. Un doute demeure toutefois sur le degré réel de sincérité du personnage. Soit Emmanuel Grégoire pense ce qu’il dit, et c’est un dangereux incompétent qui va plomber Paris. Soit il ne le pense pas, et c’est un cynique qui exploite les difficultés humaines en promettant absolument n’importe quoi. Les deux hypothèses ne s’excluent pas totalement l’une l’autre.
Si Emmanuel Grégoire devait être élu maire de Paris, il ferait largement regretter Anne Hidalgo. L’exploit n’en serait pas mince. Il peut heureusement encore être évité.
L’article Paris : la fascinante campagne socialiste de Monsieur Grégoire est apparu en premier sur Contrepoints.