Impôts : en Estonie, la fiscalité vise moins à punir qu'à faire grandir
La compétitivité fiscale se résume-t-elle à une course aux taux les plus bas ? C’est souvent ainsi que le débat est posé en France dès que l’on évoque les pays les plus attractifs comme la Suisse, quelques micro-États exotiques, ou encore les paradis fiscaux qui abritent les fortunes les plus opaques. Cette vision, bien que partiellement juste, passe pourtant à côté de l’essentiel. La fiscalité n’est pas seulement une affaire de niveau de prélèvements : elle repose avant tout sur une cohérence d’ensemble, une lisibilité et une fiabilité dont les contribuables et les entreprises peuvent se prévaloir. A ce jeu-là, l’un des plus petits membres de l’Union européenne, l’Estonie, mérite notre attention.
Un modèle tourné vers l’investissement et la croissance
Cet État balte, que l’on cite volontiers pour sa transformation numérique, s’est hissé une fois encore en tête du classement établi par la Tax Foundation sur les systèmes fiscaux les plus performants de l’OCDE. Non pas grâce à des taux agressivement bas, mais du fait d’une mécanique fiscale simple, stable et résolument orientée vers l’investissement et la croissance. Laquelle réussit, en outre, le tour de force de soutenir des finances publiques parmi les plus vertueuses de l’UE : une dette publique contenue autour de 23 % du PIB et un déficit maîtrisé - 1,3 % en 2025, même s’il devrait bondir à 4,5 % cette année en raison, notamment, de l’augmentation des dépenses militaires -, quand la France cumule 117 % de dette et près de 6 % de déficit.
La bonne gestion estonienne ne doit rien au hasard. Elle repose sur une administration massivement numérisée, conçue pour réduire les coûts, les délais et l’arbitraire. Le dispositif d’e-résidence en est l’illustration la plus frappante : il permet à des entrepreneurs non-résidents d’obtenir une identité numérique estonienne et de gérer leur société, domiciliée et imposée dans le pays, à distance. Ce programme a rapporté 125 millions d’euros aux caisses de l’État l’an dernier, en hausse de 87 %. Un record. Rarement un outil administratif aura eu un tel impact économique.
Mais l’efficacité estonienne ne se comprend pleinement qu’en analysant le cœur du système fiscal, qui repose sur trois piliers originaux et surtout ingénieux.
Premier pilier : l’impôt sur les sociétés, fixé à 22 % - contre 25 % en France -, ne s’applique qu’aux bénéfices distribués. Les profits réinvestis dans l’entreprise ne sont tout simplement pas taxés. Concrètement, une entreprise industrielle qui consacre ses bénéfices à moderniser ses machines n’est pas pénalisée fiscalement. Ce choix structurel favorise durablement l’innovation, la montée en gamme et la croissance de long terme. À cela s’ajoute une exonération des bénéfices réalisés à l’étranger, qui évite toute double imposition et encourage l’expansion internationale. Les résultats parlent d’eux-mêmes : dix licornes pour un pays de 1,4 million d’habitants, le plus fort taux de start-up par habitant de l’Union européenne, et des succès mondiaux comme Skype ou Bolt.
Le même taux d’IR, pour tous
Deuxième pilier : un impôt sur le revenu à taux unique de 22 %, pour tous. Cette approche, souvent jugée injuste depuis Paris, est en réalité d’une redoutable efficacité. Elle offre une visibilité de long terme aux ménages, réduit fortement les incitations à l’exil fiscal et instaure une relation de confiance durable entre l’État et le contribuable. À l’inverse, le système français, modifié chaque année au gré des lois de finances, transforme toute projection économique en un pari incertain, tant pour les individus que pour les entrepreneurs.
Enfin, l’Estonie a fait un choix particulièrement rationnel en matière de fiscalité foncière : seule la valeur du terrain est taxée, et non celle des bâtiments. Les investissements immobiliers, industriels ou logistiques ne sont donc jamais frappés par une hausse d’impôt liée à l’amélioration des infrastructures. Une entreprise qui modernise ses installations ou optimise l’usage du foncier n’est pas sanctionnée fiscalement pour avoir investi davantage. Là encore, la cohérence économique prime sur la logique punitive.
Le modèle estonien n’a rien d’un paradis fiscal artificiel à la sauce dubaïote ou panaméenne. Les taux y sont réels, assumés, et même susceptibles d’évoluer si les circonstances l’exigent : l’impôt sur le revenu devait ainsi être porté à 24 % à partir de 2026 afin de financer un effort accru de défense, avant d’être finalement maintenu. Ce scénario n’aurait pas remis en cause en cause l’architecture générale du système, précisément parce que celui-ci reste lisible et aligné avec les logiques entrepreneuriales. C’est là toute la différence entre une fiscalité intelligente et une fiscalité erratique.
Pour la France, située à la dernière place du classement de la Tax Foundation, la leçon est limpide. L’attractivité ne se décrète pas à coups de crédits d’impôt temporaires ou de réformes partielles. Elle se construit par la cohérence, la stabilité et la confiance. À force de complexifier un système déjà abscons, nous finissons par décourager ceux qui créent la richesse que nous prétendons ensuite redistribuer. Peut-être serait-il temps, plutôt que d’ajouter des couches supplémentaires à un millefeuille fiscal déjà bouffi, d’écouter ce que l’Estonie nous suggère : une fiscalité efficace ne cherche pas à tout capter, mais à faire grandir ceux qu’elle prélève.
*Alban Magro est chercheur associé à l’Institut Thomas More.