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Le mort, la cause et la guerre civile

Encore chaud, le cadavre de Quentin Deranque, mort sous les coups de l’extrême gauche la semaine dernière à Lyon, était un territoire très disputé par des camps idéologiques antagonistes.


Il y a des morts qui ne meurent pas seuls. Ils tombent dans un fracas de récits, de slogans, de silences calculés et de colères instrumentalisées. Quentin est de ceux-là. À peine son nom prononcé que déjà il disparaissait sous la poussière des interprétations. Non pas effacé, mais dissous — dissous dans cette guerre symbolique où chaque camp cherche moins la vérité que la confirmation de sa propre innocence.

Il n’y a plus de morts innocents dans un monde qui a perdu le sens de l’innocence. Il n’y a que des morts utiles ou inutiles, récupérables ou embarrassants, glorifiés ou relégués. Quentin, lui, fut immédiatement assigné : militant pour les uns, victime pour les autres, prétexte pour presque tous. Son corps devint un territoire disputé.

Autour de ce drame, les silhouettes familières apparurent : militants exaltés, responsables politiques prudents ou véhéments, organisations antifascistes, groupes radicaux, et cette rumeur souterraine qui traverse désormais la France — rumeur d’une guerre qui ne dit pas encore son nom mais dont chacun pressent l’approche.

L’esprit totalitaire qui ne meurt pas

On avait cru, naïvement, que les totalitarismes du XXᵉ siècle avaient emporté avec eux leur poison. On avait imaginé que l’Europe, vaccinée par ses catastrophes, saurait reconnaître les signes avant-coureurs de la haine organisée. C’était oublier que le totalitarisme n’est pas seulement un régime : c’est une tentation anthropologique, une manière d’habiter le monde en simplifiant la complexité, en désignant l’ennemi, en promettant le salut.

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Cet esprit n’a pas disparu. Il a mué. Il a changé de langue, de drapeaux, de mythologies. Il s’est disséminé dans les marges, puis dans les centres, se nourrissant des humiliations, des frustrations et des ressentiments qui accompagnent toute modernité blessée.

Dans une grande partie du monde arabo-musulman, la modernité fut vécue comme une défaite. Défaite militaire, économique, symbolique. La promesse de l’émancipation se transforma en expérience d’humiliation. Les régimes autoritaires étouffèrent l’espoir ; la corruption rongea la confiance ; la jeunesse grandit dans l’impression d’une dignité volée. De ce terreau naquirent des idéologies de revanche, de pureté, de restauration.

Mais ce qui aurait pu demeurer une tragédie locale devint, par les migrations, les échanges et la mondialisation des imaginaires, une composante de la crise occidentale elle-même.

L’importation des blessures et la solitude occidentale

L’Occident, déjà fatigué de lui-même, s’est trouvé confronté à des blessures qui n’étaient pas les siennes, mais qu’il devait accueillir. Dans certains quartiers relégués, la marginalité sociale s’est doublée d’une quête identitaire. L’humiliation collective s’est traduite en colère diffuse.

Mais la colère ne suffit pas à produire une idéologie. Il lui faut des mots, des récits, des interprètes. C’est ici qu’apparaît la seconde figure de notre drame : celle des frustrés.

Les frustrés, prêtres d’une nouvelle religion

Ils ne manquent de rien, sinon d’un ennemi. Ils vivent dans l’abondance relative des sociétés occidentales mais éprouvent cette abondance comme une faute. Ils parlent le langage de la morale, mais c’est une morale saturée de ressentiment. Ils n’ont pas le statut et le pouvoir qu’ils pensent mériter. Ils se rêvent justiciers d’une histoire qu’ils n’ont pas vécue, héritiers d’une culpabilité qu’ils amplifient jusqu’à l’ivresse.

Journalistes, universitaires, militants, activistes : ils ont trouvé dans la cause palestinienne ce que toute religion séculière cherche — un récit simple, une victime pure, un coupable identifiable. La Palestine est devenue pour eux bien plus qu’un territoire : un symbole total, une métaphore du monde, une clé d’interprétation universelle.

Ils y ont vu l’occasion d’unir les luttes, de relier l’anticolonialisme à l’antiracisme, la critique du capitalisme à celle de l’Occident lui-même. Et, dans ce récit, Israël devint non pas un État parmi d’autres, mais l’incarnation du mal historique.

© Franck Derouda/SIPA

La jonction : musulmans et frustrés

Ainsi s’est formée une alliance étrange. Les musulmans de l’immigration apportaient la blessure, l’émotion, la colère. Les frustrés fournissaient les mots, les concepts, la dramaturgie morale. Ensemble, ils constituèrent un bloc symbolique où la cause palestinienne devint le langage commun d’une contestation globale.

Pour les uns, elle était mémoire et identification ; pour les autres, justification et horizon. La Palestine devint une patrie imaginaire partagée, une cause capable de fédérer les humiliations réelles et les frustrations idéologiques. Dans cette fusion, la complexité du conflit disparut. Restèrent les images, les slogans, la certitude d’une innocence et la désignation d’un coupable. La cause cessa d’être politique pour devenir identitaire.

La France comme théâtre secondaire

La France, pays fatigué de ses querelles mais incapable de s’en défaire, offrit à cette dynamique un terrain fertile. Les universités, les réseaux militants, certaines organisations politiques — dont au premier chef La France insoumise — participèrent, parfois consciemment, parfois par mimétisme moral, à cette sacralisation.

La cause palestinienne devint un marqueur de pureté idéologique. La critique se fit soupçon. Le doute devint trahison. Et dans ce climat, les tensions locales prirent une dimension symbolique disproportionnée.

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La mort de Quentin n’est pas un épisode du conflit israélo-palestinien. Pourtant, elle s’inscrit dans ce climat saturé d’affrontement moral. Les camps sont déjà constitués ; les récits sont prêts ; les morts sont assignés.

La logique totalitaire sous masque moral

Ce qui se joue ici n’est pas le retour des totalitarismes historiques, mais la réactivation de leur logique intime : simplification, sacralisation, désignation de l’ennemi. Le progressisme moral sert de masque à une dynamique d’exclusion. La compassion devient instrument de guerre symbolique. La justice se transforme en vengeance morale.

La figure du sioniste, de l’élite occidentale, du réactionnaire fonctionne comme l’ennemi nécessaire. Non plus adversaire politique, mais obstacle moral à l’avènement du monde juste. Dès lors, la confrontation cesse d’être débat ; elle devient nécessité.

Le mort comme avertissement

La mort de Quentin n’a fait que révéler. Révéler la fracture des récits, la fatigue démocratique, la montée d’une haine froide qui se nourrit autant du ressentiment social que de la pureté morale. Son nom restera peut-être comme celui d’un mort de plus dans une longue série. Mais il aura été, un instant, un miroir.

Un miroir tendu à une société qui ne sait plus pleurer ses morts sans les transformer en arguments. Un miroir où l’on voit se refléter la tentation de la guerre civile symbolique, prélude possible à d’autres violences.

La nuit et le devoir de lucidité

Il ne s’agit pas de nier les injustices ni de condamner toute solidarité. Il s’agit de refuser la sacralisation des causes et la diabolisation des adversaires. De rappeler que la démocratie ne survit pas à la disparition du réel sous la morale. Qu’elle exige la nuance, le doute, la responsabilité.

Mais ces vertus sont fragiles. Elles demandent du courage — un courage devenu rare dans un monde où la pureté morale offre le confort de l’appartenance. La nuit ne tombe pas d’un coup. Elle s’installe, lentement, dans les esprits avant de gagner les rues. Et peut-être sommes-nous déjà dans ce crépuscule où les morts ne reposent plus en paix parce que les vivants ont besoin d’eux pour continuer la guerre.

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