Exposition : Dove Allouche ou la disparition des appareils, par Christophe Donner
Dove Allouche expose ses dernières œuvres dans la nouvelle galerie de Peter Freeman, située au commencement de la rue Montpensier, celle qui longe le Palais Royal à Paris. Titre de l’expo : CHNOPS. On saura plus tard pourquoi.
De plus en plus de gens savent que Dove Allouche est un artiste confidentiel. Je me demande s’il le fait exprès ou si c’est à cause de ce qu’il crée, qui serait de l’ordre de la confidence. En tout cas, depuis que j’ai découvert qu’il existait, je le vois passer d’un sommet à l’autre d’un art minimal, conceptuel, en même temps soucieux d’esthétique et même d’élégance, chacune de ses séries d’œuvres produisant sur moi ce type d’émotion que j’éprouve parfois devant la beauté des sciences. Comme si les mathématiques, la géométrie, la chimie, la physique ouvraient dans son œuvre un chemin direct, sans affect, sans mélo ni pathos, vers son intellect.
Vous pouvez passer le long des vastes baies vitrées de la galerie Peter Freeman, rue Montpensier, si vous vous arrêtez devant les taches noires accrochées aux murs, c’est bien. Si vous ne vous arrêtez pas, c’est bien aussi. Car c’est un peu le sujet de l’expo. Tu vois, tu ne vois pas. La comète Halley passe. Tu la vois, tu ne la vois pas. Dove Allouche ne l’a pas prise, ni saisie, ni capturée, il n’a pas d’appareil pour faire ça ; les images, il les crée, ce qui est tout à fait différent. Neuf objets visuels encadrés comme des tableaux sont accrochés face à la rue, offerts aux passants qui passent devant neuf fois la comète Halley.
"C’est la chambre noire en folie"
Il a créé ces images de la comète à partir de captures réalisées quand elle est passée près de la Terre, en 1910, choisissant parmi les milliers de captures, les ratées. J’allais écrire "les plus ratées", mais cela eût établi une hiérarchie entre ces images. Il n’en institue aucune. L’idée que je me fais de cette œuvre, si ma théorie du chemin direct vers l’intellect de l’artiste a un semblant de justesse, c’est que la représentation en tant que telle n’a pas d’intérêt pour lui, l’objet non plus, à la limite, ce qui existe c’est le travail par lequel il parvient à ces neuf images de la comète, différentes les unes des autres, donnant ainsi une définition ontologique de l’art. Où il se situe. Et où ça n’est pas confortable, j’imagine.
Quand il s’est retrouvé dans la grotte Chauvet avec l’interdiction de prendre des images, ça ne l’a pas dérangé, comme on sait, il a ramassé parterre quelques morceaux de calcite et en a fait son affaire. Il y a autre chose à voir que le visible pariétal dans cette cavité, et ce qu’il en a rapporté demeure à ce jour unique, jamais observé par personne, et d’une rigueur scientifique et esthétique émouvante. Son œuvre s’enchaine ainsi depuis une trentaine d’années d’un infini à l’autre : "C’est la chambre noire en folie", plaisante-t-il.
Avant cette exposition qui commence, il y en a une autre, qui se termine, au Silo des Billarant, dont une petite partie est exposée ici, rue Montpensier. Sont placées dans une longue vitrine couchée les six images, réalisées par spectroscopie, des six éléments du vivant : le carbone, l’hydrogène, le nitrogène (l’azote en français), l’oxygène, le phosphore et le soufre. D’où l’acronyme CHNOPS, qui donne le titre à l’exposition. Ce travail spectroscopique, Dove Allouche l’a réalisé pour l’ensemble des cent éléments chimiques du tableau de Dmitri Mendeleïev. Donner à voir ce qui existe en dehors du visible, c’est le domaine de sa jubilation. S’y ajoute ce que je préfère au monde : un récit, une histoire, un déroulement, un segment narratif pris entre deux infinis. Il y a un lien entre la comète Halley et les images des six éléments composant le vivant. C’est simple, donc légendaire, et comme ça me plaît, je le tiens comme acquis : il semble que la comète Halley, en passant près de nous, ait jadis largué quelques morceaux de glace de sa composition, qui auraient atterri chez nous, et semé le bordel que nous subissons et chérissons aujourd’hui : la vie.