Friedrich Merz, sa visite stratégique en Chine : "Il doit arriver en représentant de l'UE, pas de l'Allemagne"
Sur quel pied Friedrich Merz devra-t-il danser ? Ce mardi 24 février, le chancelier allemand entame en Chine une visite officielle de deux jours, la première depuis sa prise de fonction. Le dirigeant aura attendu dix mois avant de se rendre chez le premier partenaire commercial de l'Allemagne. C'est presque deux fois plus qu'Angela Merkel en son temps et quasiment autant que son prédécesseur Olaf Scholz en novembre 2022, à la grande différence que la pandémie avait alors compliqué tout déplacement officiel dans le pays. Friedrich Merz se retrouve pris entre deux feux : d'un côté, l'industrie allemande est toujours aussi dépendante de la Chine, de l'autre les entreprises chinoises sont montées en compétence et deviennent de sérieux concurrents sur des secteurs autrefois dominés par l'Allemagne.
Pour Holger Görg, professeur d'économie internationale à l'université de Kiel et directeur du groupe de recherche "Commerce et investissement internationaux" à l'Institut de Kiel, le chancelier serait avisé de mettre en avant les intérêts européens plutôt que les siens afin de peser dans la balance.
L'Express : Friedrich Merz arrive à Pékin dans un contexte très différent de celui d’Angela Merkel ou d’Olaf Scholz. Quelle approche doit-il adopter ?
Holger Görg : Sa position est délicate. Je pense surtout qu’il l’aborde de la mauvaise manière. Aujourd’hui, aucun Etat européen ne peut, à lui seul, rivaliser avec la Chine et prétendre être un véritable contrepoids stratégique. Ni l’Allemagne, ni la France, ni le Royaume-Uni n’ont, seuls, le poids économique et politique nécessaire. Seule l’Union européenne, en tant que bloc, peut rivaliser ou négocier d’égal à égal.
Nous sommes une grande économie, mais nous demeurons modestes comparés à la Chine ou aux Etats-Unis. L’UE, en revanche, représente une puissance économique comparable et pourrait exercer une influence politique bien plus forte si elle parlait d’une seule voix. C’est cette cohérence européenne qui manque aujourd’hui.
Que peut-on attendre de cette première visite en Chine ?
J’aimerais que Merz insiste sur cette dimension européenne et se présente comme un représentant de l’UE. Mais il est plus probable qu’il mette en avant les intérêts nationaux allemands. Le commerce sera au cœur des discussions. La difficulté réside dans l’équilibre à trouver : l’Europe cherche à diversifier ses partenaires, notamment en raison des tensions avec les Etats-Unis et de sa dépendance à la Chine, tout en maintenant des relations économiques avec Pékin. Le commerce va rester un pilier central de la stratégie européenne. On peut s’attendre à un message d’ouverture aux échanges, mais aussi à la reconnaissance d’une rivalité économique et technologique.
La montée en gamme rapide des industriels chinois marque-t-elle la fin d’un avantage technologique allemand durable ?
Je ne le pense pas. La Chine progresse dans plusieurs domaines, mais souvent sur des technologies déjà matures, comme les panneaux solaires, où sa compétitivité peut aussi profiter aux consommateurs. En revanche, l’Allemagne doit accélérer son adaptation industrielle. Cela implique notamment d’accepter la transition hors de certaines technologies traditionnelles, comme les moteurs à combustion interne, même si ce processus est long et complexe. Le monde évolue, tout comme les attentes des consommateurs et l’environnement international. L’Europe, elle, doit surtout se concentrer sur ses propres forces : renforcer l’innovation et développer ses avantages comparatifs plutôt que de se focaliser sur sa dépendance à la Chine ou aux Etats-Unis.
Pensez-vous que l’Union européenne doive rétablir des conditions de concurrence plus équitables face aux entreprises chinoises ?
Ce point fera probablement partie des discussions lors de la visite de Merz. L’Union européenne et la Chine restent globalement attachées à l’ordre commercial international existant, contrairement aux Etats-Unis qui adoptent une approche plus protectionniste. L’objectif est donc d’explorer les moyens de réduire les distorsions de concurrence, d’améliorer l’accès des marchés chinois aux entreprises européennes ou, si nécessaire, de permettre à l’UE de mettre en place des mesures de protection. Le mécanisme anti-coercition a notamment été évoqué comme un outil de dernier recours. Il vise à offrir à l’Europe un moyen de réponse si les négociations n’aboutissent pas.
Il n’y a pas d’intérêt à l'utiliser s’il n’existe pas de dépendances économiques. Il doit cibler des vulnérabilités réelles. Bien sûr, la Chine et d’autres pays adoptent des stratégies similaires : ils peuvent chercher à créer des dépendances afin de disposer ultérieurement d’un levier d’influence. Si l’UE impose des restrictions ou des mesures commerciales, la Chine aura probablement la capacité de réagir. Le risque de représailles reste donc toujours présent.
Quels sont justement les points faibles de l’économie allemande, liés à sa dépendance vis-à-vis de la Chine ?
Les matières premières, notamment les terres rares, sont souvent citées comme des points de vulnérabilité potentielle. Mais la dépendance peut également concerner les télécommunications, en particulier si des infrastructures de communication de sécurité nationale reposent sur des technologies étrangères. A mes yeux, la dépendance aux systèmes de communication peut représenter un risque stratégique encore plus important que celle liée aux matières premières, car il est très difficile de changer de technologie une fois qu’un pays est fortement engagé dans un système donné.
Lorsqu’il existe des dépendances économiques, le pays qui les contrôle peut potentiellement chercher à les utiliser comme outil d’influence. C’est précisément pour cette raison que l’UE souhaite réduire ses vulnérabilités stratégiques.
Pensez-vous que la Chine doit rester un partenaire majeur de l’Europe ou être considérée comme une rivale ?
La Chine et les Etats-Unis sont aujourd’hui les deux plus grandes économies mondiales, et il est donc logique que les pays européens commercent avec eux.
D'ailleurs, même après les tensions commerciales des dernières années, les Etats-Unis continuent d’échanger fortement avec la Chine. Il existe donc une forme de loi économique implicite : les échanges se développent naturellement avec les grands marchés. Bien sûr, la relation avec Pékin est compliquée, mais je ne pense pas qu’elle le soit nécessairement plus qu'avec d'autres. La question n’est donc pas seulement celle du régime politique, même si la nature autoritaire d’un partenaire peut soulever des enjeux spécifiques. Les grandes puissances commerciales peuvent transformer le commerce en outil géopolitique, comme on l’a déjà observé ces dernières années. Il faut donc en être pleinement conscient.
Dans certains secteurs, la coopération ne pose aucun problème, notamment pour les technologies matures. Par exemple, il est possible de produire certaines technologies en Chine et de les importer, à condition que l’Europe continue d’innover et de développer ses propres produits. La situation devient beaucoup plus sensible lorsqu’il s’agit de sécurité nationale ou de biens stratégiques. Dans ces domaines, les relations commerciales sont beaucoup plus délicates.