"La Chine est en passe de refermer le siècle des humiliations" : l'analyse au scalpel de Robin Rivaton
Donald Trump ira jauger son plus grand rival en avril. Juste avant la décision de la Cour suprême invalidant une grande partie de ses droits de douane, le président américain a confirmé qu'il se rendrait en Chine. Les tariffs n’ont de toute façon pas réussi à enrayer la folle ascension de la deuxième puissance mondiale. "Le modèle chinois arrive à maturité", affirme l’essayiste et chroniqueur à L'Express Robin Rivaton dans son dernier livre Why China will run the 21st century. Les Européens continuent, hélas, de l’analyser de travers, estime ce fin connaisseur de la Chine. Entretien.
L’Express : Les Occidentaux ont compris tardivement que la Chine était bien plus qu’une usine à bas coût. Commettent-ils d'autres erreurs à son sujet ?
Robin Rivaton : Plusieurs erreurs de lecture circulent encore. La première concerne le coût du travail : l'avantage comparatif chinois ne repose plus sur des salaires bas - ceux-ci sont désormais largement supérieurs à ceux des pays voisins d'Asie du Sud-Est. La compétitivité chinoise tient plutôt à sa capacité d'innovation, à la montée de l'automatisation et à ses 3,6 millions de PME industrielles très réactives. Deuxième idée fausse : celle d'une Chine où la propriété intellectuelle serait systématiquement bafouée. Le pays innovant de plus en plus, l'outil judiciaire s'est considérablement renforcé dans ce domaine. Troisième préjugé : la Chine serait une économie tournée vers l'export. C'est inexact. Ses productions sont avant tout destinées à un marché intérieur immense et très unifié. Enfin, l'image d'une économie étatisée où un État central choisirait ses champions en amont ne correspond pas à la réalité. C'est en fait une économie extrêmement concurrentielle.
Il y a néanmoins une planification étatique et des subventions publiques significatives. Des ingrédients qui en Europe échouent d’ailleurs souvent à produire les résultats visés. Comment expliquer que cela marche en Chine ?
La Chine subventionne effectivement davantage son économie (4,5 % du PIB) qu'en Europe (1,5 %) ou aux États-Unis (2,5 %), mais pas sous forme de chèques. Ce sont essentiellement des loyers réduits, des allègements fiscaux et des subventions à l'électricité. À cela s'ajoute une compétition féroce entre collectivités locales, qui développent chacune leurs propres politiques de soutien aux entreprises. Il en résulte une concurrence redoutable, avant qu'une phase de consolidation ne s'enclenche. Dans le secteur des véhicules électriques, plus d'une centaine d'entreprises chinoises se sont ainsi affrontées avant qu'une dizaine s'impose et concentre 90 % du marché.
Quel rôle jouent les bulles spéculatives dans le modèle de développement chinois ?
Les Chinois acceptent qu'il y ait, au départ, une phase irrationnelle et du gaspillage de capital. Ce capital étant par ailleurs faiblement rémunéré, sa perte est moins douloureuse. Les bulles spéculatives sont un phénomène normal en Chine : une fois le secteur parvenu à maturité, des politiques de concentration sont engagées. C'est ce qui s'est produit dans le ciment, l'acier ou la construction. La Chine présente aujourd'hui des indices de concentration supérieurs à ceux des économies développées, précisément parce que ces secteurs ont traversé des phases d'irrationalité et de surcapacité jusqu'à ce qu'une purge s'opère. Le champion qui émerge de cette lutte consolide ensuite le marché autour de lui et bénéficie des effets d'échelle.
L'Europe est-elle incapable de tolérer cette phase d'irrationalité nécessaire à l'émergence de champions ?
Le principal problème européen est que nous sélectionnons nos champions trop en amont, en misant tout sur un seul acteur qui n'a pas nécessairement démontré sa capacité à s'imposer. Les cas de Northvolt ou de Ynsect l'illustrent. Notre coût du capital est en outre plus élevé, ce qui rend la perte inévitablement plus douloureuse. Il y a par ailleurs un effet de circuit fermé en Chine : les investissements réalisés pendant une bulle - construction d'usines, achat de machines-outils - irriguent le tissu industriel local. Chez nous, ayant perdu cet outil de production, nous achetons des machines chinoises pour monter nos usines. La perte est donc plus sèche et plus immédiate, car l'argent sort de la zone.
Dan Wang, l’auteur de Breakneck : China’s Quest to Engineer the Future notait que le socialisme à la chinoise profite à l'État et au consommateur, beaucoup moins à l'investisseur et à l'entrepreneur. Partagez-vous son point de vue ?
C'est une bonne formulation. C'est une économie favorable au capitalisme au sens de mise en concurrence des acteurs et des moyens de production, mais profondément anticapitaliste au sens où il est impossible de tirer un surprofit de la simple détention du capital. En cela, elle est très marxiste dans le sens le plus pur : la rente est évitée, et la répression financière de l'épargnant est massive. Le taux sans risque est quasi nul, et la prime de risque très faible. L'économie chinoise produit des effets de bulle puissants : dès qu'un secteur délivre un peu plus de rendement que la moyenne, tout le monde s'y précipite. Mais cela présente un avantage considérable. On peut irriguer des activités de capital abondant sans que leur éventuel échec soit catastrophique. Ce modèle n'est pas réplicable en Europe ou aux États-Unis, et pour une raison précise : les taux de rendement élevés du capital en Occident sont nécessaires pour équilibrer des systèmes de retraite face à une démographie déficiente. Si le private equity ne délivre pas 15 % par an, c'est le fonds de pension qui ne peut plus verser les retraites. L'extraction du capital s'opère donc au service de l'équilibre des retraites. La Chine, elle, offre des pensions très faibles, ce qui supprime cette pression sur le coût du capital.
Comment ont évolué les salaires en Chine, et quel avantage compétitif cela représente-t-il encore ?
Le coût du travail chinois reste inférieur à celui de l'Europe, ce qui est logique compte tenu des différences de niveau de vie. En revanche, l'avantage salarial par rapport aux voisins d'Asie du Sud-Est a disparu, voire s'est inversé. La progression des salaires a par ailleurs été très inégale : les travailleurs migrants ont vu leurs rémunérations progresser bien moins vite que les urbains diplômés. Ce qui distingue fondamentalement le marché du travail chinois, c'est l'absence d'effet cliquet. En Occident, les salaires ont tendance à ne pas baisser. En Chine, dans le contexte de ralentissement actuel, on peut recruter sur le même poste à moins 15 ou 20 %. Cela offre une flexibilité réelle à l'outil de production, au prix d'effets sociaux parfois brutaux : des années de progression salariale peuvent être effacées rapidement, et rien n'est jamais acquis.
Vous avancez l’idée qu'un des atouts de la Chine est d’être une société à haute confiance institutionnelle. Cela peut surprendre vu le trauma de la Révolution culturelle. Quels indicateurs étayent cette idée et comment cette confiance s’est-elle construite ?
C'est la conclusion de mon livre, et je l'aborde davantage comme un actif méconnu que comme la force principale du modèle. Mon approche reste avant tout économique. L'idée reçue est que la Chine serait une société low trust : peu de confiance horizontale entre les individus, peu de confiance verticale dans la légitimité du pouvoir. Ce n'est pas l'impression que l'on a sur le terrain. Les dancing squares, ces grands-mères qui se rassemblent par dizaines de millions pour danser ou pratiquer le taï-chi dans les espaces publics, illustrent une certaine cohésion sociale. La pacification de la société, avec une forte baisse de la criminalité, est perçue comme un acquis important. Sur la question de la légitimité du pouvoir, je m'appuie sur les baromètres du Ash Institute d'Harvard, qui montrent que cette légitimité est élevée et que les campagnes anticorruption l'ont renforcée. La confiance horizontale et verticale constitue un atout pour faire accepter des transformations parfois brutales - l'explosion des bulles immobilières, les grandes réorganisations industrielles des années 1990 - dès lors que les individus ont le sentiment de tirer tous dans la même direction.
Quelles sont les principales vulnérabilités de la Chine en 2026 ?
La première est démographique. L'effondrement de la natalité n'est pas propre à la Chine, mais sa vitesse est saisissante : elle a accompli en cinq ans ce que la Corée du Sud a mis quinze ans à traverser. Le fait de ne pas faire d'enfants est en un sens la preuve d'un manque de confiance dans l'avenir. Cela dit, c'est davantage un problème à vingt ou trente ans : la Chine compte encore 120 millions d'actifs dans l'industrie manufacturière, 170 millions dans l'agriculture et 70 millions dans le commerce informel. Elle gère encore aujourd'hui un excès de main-d'œuvre, non une pénurie. La deuxième vulnérabilité, c'est que le système de compétition interne finisse par épuiser le pays, les individus, les organisations, les collectivités et génère des comportements de triche. Le système éducatif exerce une pression extrême sur les enfants, le marché du travail sur les actifs, et les entreprises sont en concurrence permanente entre elles, comme les collectivités locales entre elles. La question est de savoir si un système peut tenir sous cette pression sans jamais trouver d'équilibre.
La troisième, c'est l'hubris. La grande force de la Chine a toujours été son pragmatisme, sa capacité à sacrifier des gains de court terme pour des bénéfices de long terme. Mais le récit de la revanche arrive à son échéance. La Chine est en passe de refermer le "siècle des humiliations". La tentation de gestes symboliques ou de postures de puissance qui rompraient avec ce pragmatisme long-termiste constitue un risque réel.
Comment le système éducatif chinois s'est-il transformé, et où se situe-t-il par rapport à l'Europe ?
C'est l'un des grands atouts du modèle. Cette montée en puissance a démarré dès 1949, c'est pourquoi je situe l'origine du modèle économique chinois à cette date, et non en 1979. Les réformes de Deng Xiaoping n'auraient pas pu produire leurs effets sans le travail préalable des trois décennies précédentes, malgré les errements que furent le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle. Le système est aujourd'hui fortement orienté vers l'excellence scientifique et technique, ce qui est cohérent avec les trajectoires classiques du développement : quand vos parents sont ouvriers, devenir ingénieur est l'étape supérieure naturelle. Mais la massification de l'enseignement supérieur a conduit de nombreux jeunes vers des formations généralistes ou en sciences humaines dont les débouchés ne sont pas à la hauteur de l'investissement consenti.
Depuis trois ou quatre ans, les autorités réorientent le système vers des formations techniques plus courtes et plus professionnalisantes, car la Chine a encore des besoins dans le manufacturier et d'autres segments où les profils techniques font défaut. Le gouvernement est allé jusqu'à accorder des visas à des étudiants étrangers à profil scientifique, ce qui a suscité une vive colère sur les réseaux sociaux dans un contexte de chômage des jeunes significatif. Sur le primaire et le secondaire, la stratégie est inverse : limiter le poids de l'enseignement supplémentaire - cours particuliers, cours d'anglais - qui représente un coût important pour les familles et contribue, selon les autorités, à décourager les naissances en concentrant tous les efforts sur un ou deux enfants.
Les dirigeants chinois ont-ils réellement des profils plus scientifiques que leurs homologues occidentaux ?
C'est un sujet de débat, et je suis plus mesuré que Dan Wang sur ce point. Le cœur du pouvoir actuel est davantage composé de profils en sciences politiques que de véritables scientifiques - les quelques doctorats que l'on trouve au sommet sont souvent plus honorifiques que le fruit d'une pratique académique réelle. En revanche, dans les couches intermédiaires de l'État, les profils techniques sont beaucoup plus représentés qu'en Occident, où ces mêmes profils auraient plutôt rejoint le secteur privé. C'est là que réside la différence structurelle : non pas au niveau de la tête pensante, mais dans les strates d'exécution et d'expertise, où la primauté accordée à la science appliquée se traduit concrètement.
Quelle est la stratégie de long terme de Donald Trump vis-à-vis de la Chine ?
Deux écoles s'affrontent dans la pensée stratégique américaine. L'école du containment - celle d'Obama - visait à isoler la Chine via le multilatéralisme asiatique et à la priver d'accès aux technologies clés. Le bilan est mitigé : la Chine a été ralentie sur les semi-conducteurs, mais elle atteindra bientôt une autonomie stratégique dans ce domaine. L'école isolationniste, plus proche de la sensibilité MAGA, considère que la montée en puissance chinoise n'est pas problématique tant que l'Amérique reste souveraine sur son hémisphère. L'administration Trump navigue entre ces deux positions. La remarque de Peter Thiel à Paris, se lamentant que l'administration se disperse sur le Groenland ou le Venezuela plutôt que de confronter la Chine, adversaire idéologique, illustre bien cette tension entre containment et isolationnisme au sein même du camp républicain.
Quelle stratégie l'Europe devrait-elle adopter face à la montée en puissance chinoise ?
L'Europe va se faire écraser par le rouleau compresseur chinois. Dire cela n'enlève rien à la qualité des entreprises européennes. C'est simplement que le modèle chinois arrive à maturité et est capable de produire, en particulier sur les biens matériels, avec une compétitivité prix inégalable. L'Europe dispose néanmoins d'une boîte à outils : favoriser les entreprises européennes dans la commande publique, instaurer des barrières non tarifaires intelligentes - notamment via une refonte totale du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières -, et surtout construire un vrai marché intérieur unifié. C'est l'atout numéro un de la Chine : un immense marché domestique qui permet aux producteurs de baisser leurs coûts avant d'exporter. Le marché européen reste aujourd'hui criblé de barrières qui empêchent ces économies d'échelle. Enfin, il faut agir sur le coût du capital, que ce soit par des mécanismes de canalisation de l'épargne ou par l'investissement public. Ces quatre leviers doivent être actionnés simultanément. Si la réponse européenne se résume à distribuer un milliard d'euros à des vendeurs de slides pour construire une usine ici ou là, ce sera l'enrichissement de quelques-uns - et cela n'empêchera en rien le déclin du continent.
Que pensez-vous des recommandations du Haut-Commissaire à la stratégie et au plan français Clément Beaune au sujet de la Chine ?
Le diagnostic est le bon, et il est globalement partagé par tous ceux qui connaissent le sujet. Les propositions sont plus problématiques, notamment sur les barrières douanières : nous n'aurions pas de base juridique pour en instaurer de 30 %, ce qui serait en contradiction avec nos engagements commerciaux internationaux. Ma préférence va aux barrières non tarifaires, notamment carbone. Les productions chinoises sont encore relativement carbonées, 0,39 kilogramme de CO2 par dollar de PIB contre 0,11 pour la moyenne de l’Union européenne. On pourrait interdire l’accès au marché sur cette caractéristique. Mais nous avons cinq à dix ans pour jouer cette carte : la Chine décarbone à un rythme accéléré, et dans une décennie, l'écart d'intensité carbone sera probablement résiduel.
L'Europe sous-estime-t-elle sa dépendance aux chaînes de valeur chinoises ?
Massivement. L'exemple de Nexperia est éclairant : la production à forte valeur ajoutée - design, fonte des puces - était en Europe, mais l’assemblage et test (OSAT) avaient été délégués à la Chine pour des raisons de coût. Cette seule étape a suffi à bloquer toute la chaîne d'approvisionnement. Nous avons sous-traité à la Chine de nombreuses étapes que nous percevions comme à faible valeur ajoutée. Leur réinternalisation représente un effort gigantesque, qui prendra des décennies. La Chine, elle, identifie depuis des années ses goulots d'étranglement potentiels, matière première après matière première — quartz ultra-pur, hélium, matériaux transformés qui ne valent presque rien sur le papier mais dont la simple détention confère un avantage stratégique. C'est une approche systématique et patiente que nous n'avons pas su adopter.
Faut-il prendre plus au sérieux le risque de coupures de services - numériques ou physiques - émanant de la Chine ou des États-Unis ?
La question de la résilience des chaînes d'approvisionnement est cruciale. Le Covid l'a matérialisée en temps de paix ; des pressions politiques pourraient la concrétiser autrement. Sur les backdoors dans les équipements chinois : la peur n'est pas infondée - on en a effectivement découvert dans certains appareils - mais on n'a pas pu documenter qu'ils avaient été implémentés à la demande des pouvoirs publics. Cela ne signifie pas qu'ils ne pourraient pas être activés sur instruction. C'est un risque réel, difficile à auditer techniquement, et qui s'intègre dans une philosophie globale de gestion du risque cyber.
Vouloir tout réinternaliser est une pensée vaine. Même les Chinois, qui le font, y consacrent des sommes considérables, guidés par une forme de paranoïa. Nous n'en avons ni les ressources ni l'intérêt. La bonne approche consiste à identifier des fournisseurs alternatifs et à réaliser des stress tests : si mes relations avec les États-Unis ou la Chine se dégradaient fortement, quelle est ma solution de repli ? Le point positif étant que la situation ne se dégraderait a priori pas avec les deux simultanément. L'autonomie stratégique se construit sur des décennies. La campagne anti-Oracle-IBM-EMC d'Alibaba a débuté en 2012 et s'est étalée sur dix ans. Il ne faut pas croire qu'on peut la reconstruire d'un coup.
Quels indicateurs montreront si les prédictions de votre livre se confirment ?
L'excédent commercial est pour moi le meilleur indicateur et l'un des plus fiables. Contrairement au PIB, les chiffres d'exportation ont une contrepartie réelle chez les pays acheteurs, ce qui les rend quasi insensibles à la manipulation statistique. Cet indicateur reflète à la fois la compétitivité des produits et le degré d'autonomie stratégique - la capacité à croître sans augmenter les importations. Aujourd'hui, les importations chinoises stagnent en valeur absolue tandis que les exportations progressent : les deux tendances confirment la trajectoire. L'autre chose à observer, ce sont les mouvements sociaux qui refusent de s'inscrire dans la logique de pression permanente. Le contrat implicite du modèle chinois, c'est : vous acceptez une compétition intense, en échange d'une amélioration continue de votre niveau de vie matériel. Si cette amélioration ralentit ou s'inverse, la pression devient insupportable. Le mouvement lying flat - ces diplômés qui renoncent à la course aux études et aux carrières pour une vie moins ambitieuse mais moins épuisante - est un premier signal. Si la société craque à cet endroit-là, la Chine aura du mal à soutenir son ambition de surpuissance.