Scope Ratings, l'ambitieuse agence allemande qui veut bousculer la notation financière
"C’est en temps de paix que l’on bâtit la forteresse de son indépendance". Sous les moulures du bureau parisien de Scope Ratings, les mots de Vincent Georgel-O’Reilly résonnent avec gravité. Le codirecteur général de cette agence de notation européenne en est convaincu : aujourd’hui, plus que jamais, les investisseurs ont intérêt à diversifier leurs sources d’évaluation crédit. Turbulences transatlantiques et désir de souveraineté obligent. Chez Scope Ratings, les préceptes du rapport Draghi sont sur toutes les lèvres et l'on parle avec entrain d’indépendance stratégique de l’Europe. Le secteur de la notation financière est au cœur du sujet : pilier de l’économie, il influence, par ses verdicts, le coût de la dette émise par les États et les entreprises. Or plus de 90 % du marché européen est aux mains des "Big Three" – Fitch, Moody’s et Standard & Poor's. Détrôner ce triumvirat américain n’a rien d’évident : sa légitimité remonte à 1975, lorsque le gendarme financier des Etats-Unis lui a octroyé un statut de référence.
L’idée de créer un champion "Made in Europe" de la notation est née dans le sillage de la crise de la zone euro, il y a une quinzaine d'années. A l’époque, les trois géants de Wall Street sont accusés de mettre de l’huile sur le feu en dégradant les notes souveraines de plusieurs pays, dont la Grèce et le Portugal. Mais l'alternative européenne restera finalement dans les limbes. "Tel qu’il était conçu, ce projet d’agence de notation publique aurait eu peu de chance de rivaliser avec les "Big Three" : son positionnement serait apparu comme excessivement politisé, rappelle Norbert Gaillard, économiste et auteur de Les Agences de Notation (La Découverte). Pour une partie des parlementaires européens qui soutenaient l’initiative, l’objectif était clairement d’introduire une approche plus conciliante que les agences américaines à l’égard des États européens". Un consultant du cabinet Roland Berger s’emparera lui aussi du dossier, sillonnant l’Europe pour récolter des fonds dans l'espoir de créer une agence de notation privée. En vain.
L'étincelle viendra finalement du groupe Scope, créé en 2002 à Berlin et spécialisé à l'origine dans l'évaluation des sociétés de gestion. Son PDG Florian Schoeller, descendant d’une lignée d’industriels rhénans, décide en 2012 de se lancer dans la notation de crédit, au travers de Scope Ratings. Une décennie plus tard, cette branche s’est hissée dans le top 5 des agences de notation actives en Europe avec un total de 43 000 milliards d’euros de dette évaluée, contractée en majorité par les Etats ou les entités publiques, mais aussi les entreprises et les banques. Des bureaux sont ouverts à Francfort, Londres, Milan, Madrid ou encore à Paris - le plus grand après le siège à Berlin.
Agréé par la BCE
Comme Scope Ratings, une douzaine d’autres agences continentales, tel le norvégien Nordic Credit Rating ou l’italien Cerved Rating, sont approuvées par l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA). Mais aucune n'a encore obtenu le précieux sésame délivré par la Banque centrale européenne (BCE), que Scope a décroché fin 2023. "Certains de ces acteurs approuvés par l’ESMA ont opté pour des stratégies de spécialisation sectorielle ou d’ancrage géographique, souligne Rémy Estran-Fraioli, président de l’Association européenne des agences de notation (EACRA). Scope, pour sa part, a décidé de défier frontalement les géants américains".
Son atout ? Une méthodologie particulière. "Nos approches visent à mieux capturer les subtilités propres au marché des émetteurs de dette européens, argumente Guillaume Jolivet, codirecteur général de la société. Par exemple, nous prenons en compte les mécanismes de soutien financiers au sein de l'Union ou les liens étroits qui existent parfois entre le secteur privé et public – des dynamiques moins fréquentes aux Etats-Unis". Avec un objectif : la stabilité des notes. "En 2013, nous avions mis en avant que le business model des grandes banques espagnoles était solide à long terme, même si cette vision était à contre-courant à l’époque. Une décennie plus tard, les autres agences ont relevé leurs évaluations alors que nous avons maintenu les nôtres", poursuit cet ancien... de Moody's
Pour jouer dans la cour des grands, l’entreprise n'a pas hésité à piocher chez eux. "Plusieurs d’entre nous ont été formés chez les géants américains, car il faut connaître le secteur de l'intérieur, plaide Vincent Georgel-O’Reilly, passé par le gérant d'actifs américain State Street. Mais nous avons aussi expérimenté les travers de ces groupes, notamment la centralisation des décisions à New York". Jean-Claude Trichet, ancien président de la BCE, est membre du conseil d’honneur de la Fondation Scope, garante de l'indépendance de l'agence.
La pente n'en reste pas moins raide. "Pour faire confiance à un nouvel entrant, les investisseurs exigent un historique de notations solides, pointe Bernhard Bartels, professeur d’économie à l’université de Mayence, en Allemagne, et ancien directeur chez Scope. Tout cela prend du temps". La principale barrière à l'entrée réside dans le taux de couverture. Un exercice acrobatique, car il faut à la fois élargir la base de clients – les émetteurs de dette – et celle des investisseurs, qui scrutent les notations. "La montée en puissance de Scope s’est appuyée sur un volume important de notations non sollicitées, donc non rémunérées par les émetteurs, souligne Rémy Estran-Fraioli. Le tout réalisé à leurs frais, alors même que les coûts de production restent comparables aux agences historiques qui, elles, sont payées".
Diversifier les grilles de lecture
La jeune structure a pu compter sur le soutien de ses actionnaires historiques, et sur celui d'Axa ou du Crédit Agricole, entrés à son capital. "La vision industrielle de nos fondateurs a été clé pour notre positionnement actuel, confirme Guillaume Jolivet. Dès le départ, ils ont compris que pour construire une agence de notation, il faut des investissements à long terme, et non une recherche de profits immédiats". Si Scope Ratings n'a pas encore atteint la rentabilité, elle en fait l'une de ses priorités à court terme.
Patiemment, l'agence berlinoise peaufine son image auprès des investisseurs. "Confronter l’analyse des agences traditionnelles à celle de Scope permet d’affiner l’appréciation du risque, grâce à la diversité des grilles de lecture", estime Norbert Gaillard. Sa fibre européenne séduit aussi les clients. "L'accréditation par la BCE nous a amenés à les inclure dans notre pool d'agences, relate Sergio Sierra, directeur du financement à l’Instituto de credito oficial, une Banque publique espagnole. Le fait qu’ils soient européens est un plus". Chez l’énergéticien suisse Axpo, on salue "une expertise bien établie et des normes analytiques rigoureuses". Quant au poids lourd allemand de la distribution Hornbach, il se félicite d’un partenariat "en adéquation avec son identité européenne".
A l’horizon 2030, le cap fixé par la direction est clair : "devenir l’acteur du crédit incontournable en Europe". La société n’exclut pas des acquisitions pour y parvenir - elle a déjà avalé un concurrent, Euler Hermes Rating, en 2021. Voire de demander le statut d’agence reconnue aux États-Unis - l'option est à l'étude. Reste le contexte, impitoyable, du secteur. Scope Ratings a beau occuper la cinquième place en Europe - après les trois mastodontes américains et le canadien DBRS-Morningstar -, sa part de marché ne s’élevait qu’à 1,23 % en 2025, en termes de chiffre d'affaires. "Pour le trésorier d’une entreprise européenne, la crédibilité immédiate des "Big Three" prime encore sur le patriotisme économique en raison de l’inertie du marché", constate Rémy Estran-Fraioli. Le vent de souveraineté qui souffle aujourd'hui sur l'UE gonflera-t-il les voiles du challenger allemand ? Après tout, les Trois Mousquetaires étaient bien quatre.