Vente et exposition : Sotheby's raconte la collection Jean-Marie Rossi
Quand il a quitté ce monde, à l’âge de 91 ans, on a dit de lui qu’il était le dernier taulier de la profession à s’en être allé. Jean-Marie Rossi, spécialiste du mobilier XVIIIe siècle, mais aussi collectionneur boulimique d’art moderne et contemporain, a longtemps fait partie de l’intouchable "groupe des cinq antiquaires à Paris" aux côtés des Aaron, Meyer, Perrin et autre Segoura. Brillant, charismatique, visionnaire, réputé pour son œil intransigeant apte à débusquer les plus adroits des faussaires, l’homme a cultivé, pendant près de sept décennies, le goût et l’élégance, hérités d’origines italiennes qu’il aimait à évoquer, lui le fils prodige d’un ouvrier milanais, militant syndicaliste et anticlérical.
Depuis ses débuts, en 1956, rue du Cirque, chez Maurice Aveline, qui lui transmet son savoir et dont il reprendra le nom pour baptiser sa propre galerie, jusqu’à sa mort, en décembre 2021, Rossi ne s’est pas contenté de fournir en meubles précieux les prestigieux acquéreurs de la planète, de Marie-Hélène de Rothschild à la famille Agnelli, d’Arturo Lopez à Charles de Beistegui, en passant par les musées Getty ou Orsay, il a accumulé pour son propre compte les pièces rares, flirté avec les styles, les disciplines, les époques.
C’est cet éclectisme assumé que la maison Sotheby’s met aujourd’hui en lumière avec la vente doublée d’une rétrospective de mobilier, d’objets et d’œuvres d’art, puisés dans la galerie Aveline, place Beauvau, et dans la collection personnelle de Jean-Marie Rossi conservée entre les murs de sa demeure de Rueil-Malmaison. Il suffit d’ailleurs de regarder à quoi ressemble l’intérieur de cette incroyable résidence privée des Hauts-de-Seine, conçue comme une invitation au voyage par Claudio Briganti, pour prendre la mesure d’un bric-à-brac audacieusement orchestré, mêlant chefs-d’œuvre du mobilier du XVIIIe siècle, attribués à Bernard Van Riesen Burgh, Mathieu Criaerd ou Philippe Claude Montigny, et tableaux, sculptures, dessins, photographies signés de Jean Fautrier, Yves Klein, César, Philippe Hiquily, Roy Lichtenstein, Dali ou Daniel Buren.
Fautrier, justement. Un ensemble de neuf toiles de la célèbre série du peintre, Otages, est proposé à la vente (de 400 000 à 600 000 euros) : l’occasion de voir ou de revoir ces portraits à la lisière de l’abstraction, qui bousculèrent le public parisien lors de leur présentation en 1945 en évoquant les exécutions de masse commises au cours de la Seconde Guerre mondiale. Parmi les lots phares proposés par Sotheby’s figure également Eléphants sacrés de Madura (de 150 000 à 250 000 euros), une œuvre monumentale sur fond mosaïqué à l’or réalisée par Paul Jouve en 1926 et que l’antiquaire exposait en bonne place dans son salon-verrière rueillois. Enfin, côté meubles, on retiendra, en têtes de liste, la commode romaine aux motifs japonisants, propriété de la princesse Ottavia Odescalchi au XVIIIe siècle (de 200 000 à 300 000 euros), et l’étonnante table éclairante dessinée par Carlo Bugatti dans les années 1908-1911 (de 120 000 à 180 000 euros).
Chez Sotheby’s et à la galerie Aveline, qui se partagent l’exposition, ces pièces, et bien d’autres, dialoguent harmonieusement entre elles, mises en scène par l’architecte décorateur François-Joseph Graf, un proche de Jean-Marie Rossi, dans un "accrochage libre et savant", tels que les prisait l’ultime intouchable du métier sur la place de Paris.
Collection Jean-Marie Rossi. Vente Sotheby's les 10 et 11 mars (online le 11 mars). Rétrospective chez Sotheby's et à la galerie Aveline du 5 au 11 mars.