"Chacun sait tout de l'autre bord" : comment antifas et identitaires s'épient, entre haine et fascination
"Justice pour Quentin !". Dans les rues du XXe arrondissement de Paris, les voix d’une trentaine d’hommes, masqués et habillés de noir, résonnent contre les trottoirs. Fumigènes en main, ils marchent nerveusement en rang, ou posent fièrement devant la bouche de métro Ménilmontant, hurlant en choeur "Antifas, assassins !", ou "On est chez nous !". Ces images, montées en une vidéo au rythme effréné sur fond de musique haletante et datées du 15 février 2026, ont été diffusées sur des boucles Telegram de groupes identitaires et sur les réseaux sociaux au lendemain de la mort de Quentin Deranque à Lyon.
Lui-même militant de la mouvance nationaliste-révolutionnaire (NR) et passé par les rangs de différents groupes d’extrême droite, ce jeune homme de 23 ans est mort après avoir été passé à tabac par au moins six personnes, à la suite de violents affrontements entre des groupes antifascistes et identitaires. L’enquête ouverte par le parquet de Lyon a permis la mise en examen de sept personnes, dont Jacques-Elie Favrot, assistant parlementaire du député La France Insoumise (LFI) Raphaël Arnault, lui-même cofondateur du collectif antifasciste la Jeune Garde.
De quoi attiser les désirs de vengeance de groupes identitaires un peu partout en France, comme ce fut le cas à Ménilmontant, quartier du nord-est de la capitale considéré par cette mouvance comme une "terre" de militants antifascistes. "Ils n’ont trouvé personne, mais c’était une tentative d’expédition punitive", souligne Sébastien Bourdon, journaliste indépendant et auteur de deux livres-enquêtes successifs sur le milieu antifa et l’extrême droite radicale*. Dans le champ lexical très guerrier des groupes d’ultras (qu’ils soient d’extrême gauche ou d’extrême droite), cette volonté d’atteindre physiquement le camp rival porte un nom : la "mob", pour "mobilisation". Cette dernière peut être défensive, avec un objectif de protection des militants, ou plus agressive, lorsqu’il s’agit par exemple d’aller provoquer l’adversaire politique directement dans ses lieux de sociabilité (bars, cafés, salles de sport, quartiers spécifiques de certaines villes). "Cela existe à Paris, mais on peut retrouver ce type de mobilisation dans d’autres villes, comme à Lyon, où les quartiers sont également très identifiés : la Croix Rousse ou la Guillotière pour les antifascistes, le Vieux Lyon pour l’extrême droite", précise Sébastien Bourdon.
Si les circonstances de la présence de Quentin Deranque sur les lieux de l’affrontement de Lyon restent à éclaircir, le contexte général de tensions entre antifascistes et identitaires est loin d’être anodin. Ce combat entre bandes rivales n’est pas un cas isolé. "Le but de chacun de ces groupes, qui ont des idéologies absolument antagonistes, est de parasiter les apparitions publiques de celui qui est érigé en ennemi irréductible afin qu'il ne puisse pas développer ses idées, afin aussi de l'humilier, de le terroriser, quitte à faire preuve de violence", résume Hugo Melchior, chercheur en histoire des politiques contemporaines et co-auteur de L’extrême gauche en France, de l’entre-deux guerres à nos jours (2019, L’Opportune). "Ces groupes vont donc réaliser des 'coups d'éclats' qu'ils vont chercher à médiatiser, en entravant tel événement ou telle manifestation du groupe démonisé", précise-t-il.
"Ecraser la peste brune" ou "tabasser du gauchiste"
Cette volonté d’aller "débusquer" l’ennemi où il se trouve, tout en se renseignant volontiers sur ses forces et faiblesses, ses signes distinctifs, voire sa vie privée, ne date pas de l’affaire Quentin - elle est même l’héritage d’une longue tradition. Dès les années 1970, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) dispose d'une commission technique, chargée de documenter de manière très rigoureuse les organisations d’extrême droite de l’époque - à commencer par le groupe néofasciste Ordre nouveau.
"Des responsables du service d'ordre central de la LCR avaient pu obtenir des listings des militants d'Ordre nouveau afin d'identifier, et de rendre public, les éventuels liens entre le grand patronat, l'Etat et les groupuscules néofascistes qualifiés de 'bandes armées du Capital'", rappelle Hugo Melchior. Dans les années 1980 et 1990, la pratique dite du "faf watch" [surveillance du facho, NDLR] se perpétue chez les antifas, le but étant de "ficher les adversaires, savoir et faire savoir où ils travaillent, par exemple", explique Sébastien Bourdon. "Aujourd'hui encore, certains groupes continuent de le faire", ajoute le journaliste.
Dans les années 1970, ces renseignements permettent notamment "d'écraser la peste brune dans l'oeuf", selon le vocabulaire de l'époque, en prenant de court les militants néofascistes sur le terrain via une stratégie de harcèlement régulier. De grands événements sont également le théâtre d'affrontements très intenses entre les deux mouvances, comme lors des manifestations antifascistes du 9 mars 1971 ou du 21 juin 1973 contre des meetings d'Ordre nouveau à Paris. Dans les décennies qui suivent, ce que l'historien Gilles Vergnon appelle "une guerilla à bas bruit" se poursuit entre antifascistes et identitaires.
"La violence est montée tout au long des années 1980 et 1990, avec un activisme physique laissé à une frange très radicale de ces groupes", indique à L'Express ce chercheur spécialiste de l'histoire des gauches en Europe. En 2002, le score réalisé par le Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen ravive encore cette lutte, tout comme la mort du militant antifasciste Clément Méric en juin 2013, tué par des skinheads d'extrême droite à Paris. À Lyon, les violences se succèdent : entre 2010 et 2025, le média Rue89 a recensé 102 actes violents de la part de militants d’extrême droite radicale, dont 70 % n'ont pas fait l'objet de réponse pénale ou policière. "La Jeune Garde apparaît dans ce contexte-là à la fin des années 2010. Son succès est aussi dû au fait qu'elle se présente alors comme la seule alternative pour des jeunes de gauche qui avaient l'impression que la police ne réagissait pas aux agressions de l'extrême droite", analyse Emmanuel Casajus, sociologue et auteur de Style et violence dans l’extrême droite radicale (2023, Broché).
Au-delà de ces règlements de compte, le quotidien de ces groupes d’"ultras" a toujours été régi par un écosystème culturel et social, qui leur permet de se reconnaître entre eux - avec une certaine fascination de chacun pour l'adversaire. "A l’extrême droite, on a des mouvances qui se constituent dès les années 1970 uniquement dans le but d’aller 'tabasser du gauchiste', avec un code vestimentaire très strict : blouson de cuir, RayBan, musique rock identitaire", explique Emmanuel Casajus. Au fil du temps, les codes évoluent... tout en se confondant parfois entre les groupes identitaires et antifas, qui partagent aussi une attirance pour certains sports (le football, le MMA) ou des marques de vêtement très spécifiques, comme les fameuses vestes Fred Perry ou Lonsdale. C'est d'ailleurs en marge d'une vente privée de Fred Perry que Clément Méric sera tué en juin 2013.
"Chacun sait tout de l'autre bord"
En 2026, les fichages à l’ancienne de la LCR ont été remplacés par un criblage des réseaux sociaux, et le "faf watch" par des cartographies très complètes diffusées sur Internet. La tension est désormais alimentée en continu par des provocations en ligne... et un certain goût de la mise en scène. "Chacun sait tout de l’autre bord. Ils connaissent leurs noms, leurs visages, ont des anecdotes sur la vie privée des uns et des autres, se posent beaucoup de questions sur la manière dont ils s’entraînent physiquement, sur leur vie sexuelle. Il y a une obsession là-dessus : il faut être plus fort que l’autre, être plus viril", explique Emmanuel Casajus, qui a par ailleurs infiltré l'Action Française entre 2015 et 2016.
Dans ces groupes, une certaine idée de "l'honneur" semble primordiale. "À partir du moment où l’image d’un membre est souillée, il faut absolument la laver - ce qui alimente un cycle permanent de vengeance", raconte Emmanuel Casajus. Sur les réseaux sociaux, il n’est ainsi pas rare de tomber sur des vidéos d’une extrême violence, de groupes prenant le dessus sur l’autre, quitte à s’acharner à plusieurs sur quelques membres, avant de se gargariser d’avoir fait "lapiner" [courir, NDLR] les autres. La pratique du "dépouillage" est également régulière, le but étant de ramener des "trophées" : une banderole, un pin’s, un badge, prouvant que l’adversaire a été mis au tapis. Après la bagarre sur le terrain, les organisations débriefent entre elles des moindres détails, refont le match, se ridiculisent mutuellement… Jusqu’à se donner rendez-vous pour recommencer.
Dans un article très complet publié en décembre 2024 dans La vie des idées, le doctorant en sociologie Nicolas Mitrevitch, qui a intégré trois sections de jeunesse militante du mouvement d’extrême droite Les Identitaires entre 2016 et 2022, raconte ces enjeux locaux, qui reposent selon lui sur la crédibilité dans la "rue" et la capacité à imposer un rapport de violence physique à ses opposants. Il évoque ainsi une scène à laquelle il a pu assister à Toulouse en mars 2022, lorsqu’un leader "reconnu pour savoir se battre" prend à parti un autre membre du groupe, et le force à raconter devant les autres comment il s’est enfui à la sortie d’un meeting de Reconquête après être tombé sur "une dizaine d’antifas".
"C’est interdit de faire ça, cʼest pas les valeurs qu’on défend, d’entraide, de communauté (...). Si tu tʼenfuis, cʼest les autres que tu mets dans la merde", tance le militant, expliquant que son camarade sera "viré" si une telle situation se reproduit. Un autre responsable explique par la suite que "les antifas sont allés parader sur les réseaux sociaux en se vantant de les avoir battus". À la fin du cercle, un dernier militant, arborant fièrement un cocard, prend la parole pour relater la bagarre. Une virilisation de l'affrontement, "que l'on retrouve beaucoup à l'extrême droite", selon Sébastien Bourdon. "Il y a dans ces bagarres un côté un peu chevaleresque, une fascination pour le fait d’aller au front aux côtés de ses camarades pour défendre des idéaux. Avec également une forme d’exaltation de la mort", commente le journaliste, évoquant notamment des slogans partagés après le décès de Quentin par des groupes d'extrême droite tels que : "Comme Quentin, la lutte à mort nous rend joyeux".
"Venger sa mort"
Dans un tel contexte, la figure très fantasmée du "martyr" est omniprésente. Dans les manifestations identitaires, il n’est ainsi pas rare d’entendre "Sébastien présent !", en hommage à la mort, le 9 mai 1994, du militant d’extrême droite Sébastien Deyzieu, tombé à 22 ans d’un immeuble alors qu’il tentait de fuir la police. Le slogan vient d'ailleurs d’être réajusté avec le drame de Lyon, les militants identitaires criant désormais la devise "Quentin présent !". L’expression est également reprise par les groupes opposés, les militants antifas n’hésitant pas à rétorquer "Clément présent !", en hommage à Clément Méric.
"De la même façon qu’il y a eu une génération antifasciste suite au meurtre de Clément Méric en 2013, il y aura une génération néofasciste 'Quentin Deranque', avec des jeunes ultranationalistes pour qui sa mort violente constitue un choc moral", estime Hugo Melchior, selon qui ils s'engageront en politique pour "mieux poursuivre le combat de ce dernier en faveur d'une 'France et une Europe blanche'". "On le voit déjà avec des slogans, sur des sites d’extrême droite qui reprennent des devises telles que "Ni pardon, ni oubli", précise le chercheur. Il ajoute que les militants antifascistes y opposent des mots d'ordre historiques, tels que "Pas de liberté pour les ennemis de la liberté" ou "Pas de fachos dans nos quartiers, pas de quartier pour les fachos". Face aux risques d’escalade, les parents de Quentin Deranque ont appelé ce jeudi 19 février et par le biais de leur avocat, "au calme et à la retenue".
* Une vie de lutte plutôt qu'une minute de silence : enquête sur les antifas (Broché, 2023) et Drapeau noir, jeunesses blanches : enquête sur le renouveau de l'extrême droite radicale (Broché, 2025)