Derrière l’arrivée de Mara en France, la ruée des mineurs de bitcoins vers l’IA
L’accord est scellé. Mais il n’a pas fini de faire parler. L’Américain Fred Thiel en a conscience. Le patron du plus grand mineur de bitcoins au monde, Mara Holdings, était à Paris lundi 23 février. Pin’s "M" sur le revers de la veste, lunettes de marque italienne bien ajustées, il s’exprimait auprès d’un petit comité de journalistes dans les locaux d’un cabinet d’intelligence économique de la capitale. L’objectif : donner le change depuis l’officialisation, vendredi, du rachat d'une filiale d’EDF, Exaion, spécialisée dans le calcul haute performance et le cloud IA. Un deal relativement modeste, à environ 150 millions d’euros, pour 64 % du capital, qui aura toutefois mis plusieurs mois à se dessiner, en raison d’une levée de boucliers dont l’ampleur a surpris Fred Thiel. Ce francophile, né à Neuilly-sur-Seine (sans aucun lien de parenté avec Peter Thiel, le dirigeant pro-Trump de la société Palantir), en cours de naturalisation, s'était alors muré dans le silence.
D’abord face aux pro-bitcoin et aux mineurs français, dénonçant une distorsion de la concurrence. Certains parmi eux soupçonnent Mara de se préparer à "miner" du bitcoin à des prix de l’énergie avantageux, grâce à sa nouvelle proximité avec EDF. Pour rappel, le minage est la validation d’une multitude de transactions grâce à du calcul informatique. Une pratique électro-intensive rémunérée en bitcoins, créés ex nihilo par le système inventé par le mystérieux Satoshi Nakamoto. Mara en détient 53,250 à ce jour, le deuxième vivier sur la planète après l’entreprise Strategy. Sur ce point, la firme cotée au Nasdaq balaye : il n’est pas intéressant de miner en France. Le prix de l’électricité n’est pas incitatif, et ils n’ont pas de ristourne, même avec Exaion dans la poche. Cofondateur de la start-up rachetée, Fatih Balyeli cconfirme, aux côtés de ses nouveaux patrons. "Pour n'importe quel projet, on doit passer par des appels d’offres. Et nous n’avons jusqu’ici jamais miné un pouième de bitcoin", affirme-t-il. Sous-entendu : ce n’est pas demain que ça va commencer.
Les vicissitudes du bitcoin
Il y a de bonnes raisons de le croire. Le prix du célèbre cryptoactif oscille entre 60 000 et 65 000 dollars. Soit moitié moins par rapport à son pic, en octobre dernier. Aux États-Unis, où l’électricité est moins chère qu’en France, le minage coûte déjà plus que ce qu’il ne rapporte, selon les chiffres de l’index de l’Université de Cambridge sur la consommation énergétique du bitcoin. Cette tendance ne devrait pas s’améliorer. Car même si le prix du bitcoin remonte, le business des mineurs est régulièrement challengé par le "halving", une diminution de moitié des gains associés au minage. Un processus participant à la raréfaction du jeton, dont la limite est fixée à 21 millions d’exemplaires.
Mara souffre de son activité primaire. Son cours de Bourse a chuté de 40 % en 2025. Le prix de son action vaut dix fois moins qu’à son sommet, en novembre 2021. La récente augmentation de ses bénéfices n’est due qu’à une diversification de ses activités, notamment vers les centres de données spécialisées dans l’intelligence artificielle. Exaion, qui compte environ 90 emplois et qui est déjà doté de bonnes infrastructures de calcul, est un nouvel élément de cette transition. Dans le milieu, le "mineur" n’est d’ailleurs pas le seul à pivoter. Northern Data, Bitfarms, TeraWulf, Iris Energy, ou bien Hive, ont emprunté le même chemin. Le modèle à suivre s'appelle CoreWeave, parti du minage de cryptomonnaies dès 2018, aujourd'hui un partenaire privilégié de Nvidia, OpenAI et Microsoft, valorisé 50 milliards de dollars. L’infrastructure nécessaire pour alimenter les data centers IA, par lequel transitent nos requêtes à ChatGPT et consorts, est très gourmande en énergie. Les mineurs de bitcoin connaissent cette problématique. Et veulent tirer parti de ce savoir-faire.
La France, eldorado des data centers
Pourquoi pas depuis la France. Le réseau électrique tricolore, disponible, puissant et décarboné, est au cœur de la stratégie "plug baby plug", présentée par le président de la République Emmanuel Macron, à l’occasion du sommet mondial sur l’IA, il y a un an. Un événement qui a déclenché une chasse aux friches industrielles et terrains à exploiter afin d’y planter son data center IA. Les résultats se font déjà sentir. D’après les Nations unies, la France a engrangé 69 milliards de dollars d’investissements étrangers dans les centres de données en 2025. Un record mondial. Loin devant les Etats-Unis (environ 30 milliards) ou la Corée (21) ou le Brésil (10).
Mara, conseillée depuis près d’un an par l’ancien PDG d’Engie, Gérard Mestrallet, s’inscrit dans cette ruée vers l’eldorado français. "On observe un rapprochement inéluctable entre le calcul et le monde de la tech, et celui de l’énergie. Et comme trois des cinq plus grands électriciens mondiaux sont français…", souffle l’homme d’affaires.
L'acquisition d'Exaion n'est que le point de départ. Mara entend poursuivre les activités de l'ancienne filiale d'EDF dans la sécurisation de données stratégiques. Un domaine où elle n'en était qu'à ses balbutiements : 2 millions d'euros de chiffre d'affaires pour le double en pertes. Et vise à terme l'ouverture d'une quinzaine de data centers en France. Mais l'argument souveraineté que la firme met en avant sonne creux pour beaucoup. Confier des données sensibles à une société dont le siège est en Floride comporte des risques bien réels : le Cloud Act américain autorise théoriquement les autorités américaines à accéder aux données hébergées par des acteurs basés outre-Atlantique, quelles que soient les garanties affichées. Trump, très agressif envers l’Europe, n’hésite pas à se servir de ses entreprises pour mener ses combats. Exaion assure ne pas avoir accès aux données de ses clients. Plusieurs observateurs contactés par L’Express expriment malgré tout des doutes sur la porosité de ce système au droit extraterritorial américain.
Ces doutes ont failli tout faire capoter et expliquent les modifications très politiques de dernière minute imposées à l'accord. L'entrée tardive de l'entrepreneur Xavier Niel, mi-janvier, a débloqué l'impasse : le fondateur de Free détient désormais 10 % d'Exaion via son fonds NJJ, et le conseil d'administration restera à majorité française. Une clause interdisant à EDF de concurrencer Mara sur les activités d'Exaion a également été retirée. "L'Etat a refusé une cession exclusive pour imposer un partenariat équilibré", a indiqué le ministre de l'Économie, Roland Lescure.
"C'est moins mauvais qu'attendu", concède de son côté le député vendéen Philippe Latombe, qui avait mené la fronde contre le deal. Le bruit autour de la transaction risque néanmoins de peser à mesure que la concurrence s'aiguise. Thiel, malgré ses racines européennes - il a aussi passé une partie de sa vie en Suède, à la Stockholm School of Economics - a du pain sur la planche. Sur le terrain de la souveraineté numérique dans l'IA et le cloud, Mistral, l'alliance Google-Thalès, Scaleway, OVH ou encore Proton sont déjà en lice, parmi beaucoup d'autres. Gageons que d’autres mineurs reconvertis du bitcoin pourraient bientôt les rejoindre.