Au Pérou, le Président vient de nommer Hernando de Soto au poste de Premier ministre
Économiste de renommée internationale, fondateur de l’Institute for Liberty and Democracy (ILD), Hernando de Soto s’est imposé depuis les années 1980 comme l’un des grands théoriciens du rôle des institutions juridiques dans le développement économique. Son intuition, qui l’a rendu célèbre, est simple et puissante : dans de nombreux pays en développement, les pauvres ne manquent pas d’actifs, mais de titres de propriété formels. Faute de reconnaissance légale, leurs biens — logements, terres, micro-entreprises — restent du « capital mort », que l’on ne peut mobiliser comme garantie, vendre aisément ou utilisé pour investir.
Dans son ouvrage majeur, The Mystery of Capital (traduit en français sous le titre Le Mystère du capital), il soutient que l’Occident n’est pas devenu riche par miracle culturel, mais grâce à l’intégration juridique des actifs dans un système codifié de propriété et de contrats. La prospérité serait d’abord une affaire d’institutions.
Dans son propre pays, à travers l’Institute for Liberty and Democracy, Hernando de Soto a soutenu que la violence révolutionnaire du « Sentier lumineux » prospérait parce que l’État excluait des millions de Péruviens de l’économie formelle. Son argument : si les pauvres ont accès à des titres de propriété et à une reconnaissance légale de leurs activités, ils n’auront aucun intérêt à soutenir une guérilla visant à détruire le système. Il a dès lors participé avec succès à la conception de réformes simplifiant la création d’entreprises et la légalisation des biens informels. Sous la présidence d’Alberto Fujimori, des programmes massifs de formalisation des titres fonciers ont été lancés. De Soto et son institut ont été d’ailleurs explicitement visés par le Sentier lumineux. En 1992, une voiture piégée a explosé devant le siège de l’ILD à Lima.
Hernando De Soto a également mobilisé son analyse pour expliquer le « Printemps arabe ». Selon lui, les révoltes n’étaient pas d’abord mues par une revendication idéologique ou religieuse, mais par l’exaspération économique d’une immense population d’entrepreneurs informels privés de droits sécurisés. Il a souvent rappelé que Mohamed Bouazizi, dont l’immolation en Tunisie déclencha la vague révolutionnaire, était un vendeur qui n’avait pu obtenir la reconnaissance légale de son activité. Pour de Soto, cet acte symbolisait l’humiliation quotidienne subie par ceux qui possèdent des actifs — un commerce, un terrain, un logement — mais ne disposent d’aucune protection juridique formelle. Il soutenait que dans de nombreux pays arabes, une grande partie de la richesse est « extra-légale » : elle existe économiquement, mais reste hors du système officiel, donc difficile à valoriser, transmettre, hypothéquer ou intégrer à des structures plus larges. En ce sens, de Soto voyait dans le Printemps arabe une révolte contre l’exclusion institutionnelle — contre des États qui empêchent l’intégration officielle de millions de petits propriétaires et entrepreneurs. La solution, à ses yeux, passait par une réforme profonde des systèmes de propriété et de reconnaissance légale des actifs.
Hernando de Soto est par ailleurs très critique des thèses de Thomas Piketty, qu’il estime erronées et mal fondées – précisément parce que l’économiste français ignore dans ses analyses tout le capital informel dans les économies du Sud. Selon Hernando de Soto, l’origine de la misère et de la violence n’est pas le capital, mais plutôt sa carence – alors que Piketty met en avant un mécanisme par lequel le capital tend à croître plus vite que l’économie et à concentrer la richesse.
La nomination de Hernando de Soto ouvre une expérience politique rare : celle d’un théoricien du capital devenu responsable exécutif. Une expérience à suivre !
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