Autisme et TDAH : "La France doit cesser d’être l’ultime bastion des pratiques psychanalytiques"
A l’heure où la science progresse, où les connaissances sur la trajectoire neurodéveloppementale et les troubles du neurodéveloppement de l’enfant se précisent, et où les recommandations internationales convergent, la France peut-elle encore se permettre de rester figée dans le XXe siècle ? La proposition d’amendement au Projet de loi de financement de la Sécurité Sociale déposée par la sénatrice Jocelyne Guidez, visant au déremboursement des approches psychanalytiques, bien qu’ayant été rejetée car trop large, a eu le courage de poser une question essentielle. Elle a ravivé un débat que nous pensions dépassé : celui de la place de la psychanalyse dans l’accompagnement de l’autisme et des troubles du neurodéveloppement. Sur le fond, cette initiative était cohérente avec l’état actuel des connaissances scientifiques et les recommandations en vigueur.
Le rejet de cet amendement constitue, à nos yeux, une occasion manquée. Il prolonge une incohérence persistante entre l’état des connaissances scientifiques et les choix de financement public. Dans ce contexte, nous, signataires de cette tribune, exprimons notre vive inquiétude face aux demandes de maintien du remboursement portées par certains professionnels, et du financement de toute structure sanitaire, sociale et médico-sociale, qui continuent de mettre en œuvre des pratiques non recommandées scientifiquement. La récente actualisation des recommandations de bonnes pratiques professionnelles publiées par la Haute Autorité de santé, le jeudi 12 février 2026, concernant l’autisme est sans ambiguïté : les approches psychanalytiques n’ont pas démontré leur efficacité dans le champ des troubles du neurodéveloppement.
Pertes de chances
Ces recommandations sont fondées sur des bases scientifiques solides. Les études disponibles ne montrent aucun bénéfice sur les symptômes cardinaux présentés par ces personnes, qu’il s’agisse de difficultés de communication sociale, de la mémoire de travail, de l’attention ou de la planification. Les sociétés savantes internationales soulignent quant à elles la nécessité de privilégier des approches éducatives et développementales validées.
Recourir aux thérapies psychanalytiques dans les troubles du neurodéveloppement (autisme, TDAH…), c’est soumettre les personnes concernées à des accompagnements au mieux inefficaces, parfois même néfastes, entraînant dans tous les cas une perte de chance. L’exemple du "packing", interdit en 2016 mais encore défendu dans certains "cercles" psychanalytiques et sociétés savantes, illustre de façon glaçante ces dérives. Cette pratique, qualifiée "d’acte de maltraitance" par l’Organisation des Nations unies, consiste à envelopper des personnes autistes dans des draps froids. Comment tolérer qu’au XXIe siècle, de telles méthodes puissent encore être défendues ?
La situation reste par ailleurs encore très problématique dans la plupart des lieux d’accueil et d’accompagnement financés par l’Etat Français, où trop d’enfants y sont encore suivis sans diagnostic valide et sans accompagnement conforme aux recommandations en vigueur, à savoir un dépistage précoce, des interventions développementales et comportementales, une implication active des familles en permettant de la guidance parentale et une inclusion en collectivité.
Leur scolarisation reste fréquemment minimale, parfois durant plusieurs années, en contradiction avec les recommandations de la Haute Autorité de santé qui appellent à une scolarisation continue des enfants autistes. Chaque mois passé dans cette situation est une immense perte de chance pour le développement cognitif, la socialisation, les apprentissages scolaires et bien entendu la santé mentale des enfants. Les parents qui tentent de les en sortir pour suivre une prise en charge plus adaptée ont toutes les peines du monde à se faire entendre et sont parfois signalés à l’Aide Sociale à l'Enfance (ASE) par les professionnels défaillants pour ce seul fait.
Culpabilisation des familles
A cette violence thérapeutique s’ajoute une violence symbolique : la culpabilisation des familles. Alors que les facteurs de risque génétiques et environnementaux à l’origine des troubles neurodéveloppementaux sont de mieux en mieux compris, certains courants psychanalytiques persistent à en faire un trouble relationnel, imputé à une prétendue défaillance parentale "gestationnelle". Cette vision absurde, scientifiquement réfutée, pèse lourdement sur les parents, déjà confrontés à un parcours le plus souvent semé d’embûches.
L’emprise de la psychanalyse sur la Fondation Vallée, révélée par L’Express en janvier dernier, illustre les dérives du système. La France fait aujourd’hui figure d’exception à l’échelle internationale sur le plan de la tolérance de ces pratiques psychanalytiques, qui dans tout autre domaine de la santé, ferait l’objet d’un rappel à la loi. En 2015, le Comité des droits de l’enfant des Nations unies alertait déjà notre pays sur le maintien de thérapies psychanalytiques "non efficaces" en contradiction avec ses propres recommandations. Dix ans plus tard, ce constat reste d’une actualité alarmante.
Droits fondamentaux
Que les personnes non concernées par un trouble du neurodéveloppement ou par un trouble mental choisissent librement la psychanalyse, pour aborder leurs questions existentielles et qu’elles le fassent à leurs frais est leur problème. Mais lorsqu’il s’agit d’interventions spécialisées pour des troubles du neurodéveloppement ou des troubles mentaux sévères, la pratique doit être celle du consensus scientifique. D’autant que la logique même de la psychanalyse – fondée sur l’interprétation symbolique, le langage implicite et l’exploration de l’inconscient – est profondément inadaptée aux difficultés cognitives de nombreuses personnes autistes qui sont peu ou non verbales.
La science évolue. Ce qui était toléré hier ne peut plus l’être aujourd’hui. La France est désormais face à un choix clair : s’enfermer dans une tradition clinique inopérante, coûteuse pour la collectivité et aux conséquences dramatiques pour les patients et leurs familles ou bien s’engager résolument dans une modernité fondée sur des interventions évaluées cliniquement, efficaces et respectueuses des personnes.
Il est temps de garantir aux personnes concernées par l’autisme et les troubles du neurodéveloppement un droit fondamental : celui de correctement former les professionnels afin d’accéder à des accompagnements fondés sur les preuves scientifiques, dignes et respectueux. Notre pays ne peut pas aggraver encore davantage son retard en la matière, ayant lancé par le passé une succession de plans et stratégies nationales spécifiques.
Ne condamnons pas une partie de la population à des approches non efficientes. Le progrès médical et scientifique n’est pas une menace : c’est un devoir.
* Liste des signataires :
Dr Abd-El-Kader Ait-Tayeb, MCU-PH - Pharmacologue-Psychiatre - Hôpital Bicêtre (APHP) – Université Paris-Saclay
Chams-Ddine Belkhayat, Président de Bleu Network et directeur du développement d'AFG AUTISME
Jean-Marc Bonifay, Président d'Autisme paca, personne autiste, membre cncph et CNTND
Pr Thomas Bourgeron, Université Paris Cité, Institut Pasteur. Membre de l’Académie des Sciences
Pr Gérald Bronner - Sorbonne Université - Membre de l'Académie nationale de médecine - Membre de l'Académie des technologies
Florent Chapel, Président d’Autisme et TND Info Service
Dr Boris Chaumette, maître de conférences à l’université Paris Cité, psychiatre, chercheur à l’INSERM et à l’Institut Pasteur, membre de l’IHU Robert Debré du Cerveau de l’enfant
Dr Ghislaine Dehaene, Directrice de recherche CNRS
Stanislas Dehaene, Professeur au Collège de France Chaire Psychologie Cognitive Expérimentale, Membre de l’Académie des Sciences
Pr Caroline Demily, Pôle ADIS et CRMR GénoPsy. Coordonnatrice du Centre d’Excellence Autisme iMIND
Vincent Dennery, Président d'Agir et vivre l’autisme
Daniel Fasquelle, Président du groupe de travail autisme de l’Association des Maires de France
Géneviève Laurent, Secrétaire Générale de l’ANECAMSP
Philippe-Alain Le Mouël Coprésident de PAIRS-TND et de la fédération AUTOP-H.
Pr Stéphane Marret, Pédiatre CHU de Rouen. Responsable PCO TND 0-6ans Eure et Seine-Maritime
André Masin, Président d'AFG AUTISME
Marianne Perreau-Saussine, Directrice exécutive Institut Robert-Debré du Cerveau de l'Enfant
Anne Sophie Peyle, Présidente d’Autistes Sans Frontières 92
Franck Ramus, Directeur de recherches au CNRS au sein de l’Institut d'étude de la cognition, École normale supérieure (et chroniqueur à L'Express)
Emmanuelle Rémond, Présidente de l’Unafam (Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques)
Isabelle Rolland – Coprésidente d’Autistes Sans Frontières
Dr Hélène Vulser, MCU-PH, Hôpital Pitié-Salpêtrière, APHP, Sorbonne Université