Roberto Saviano, son avertissement à la France : "Quand l’Etat devient impuissant, le crime organisé se substitue à lui"
Sera-t-il possible un jour d'en finir avec la criminalité organisée ? Le juge Falcone en était convaincu - "comme tous les phénomènes humains, la mafia a un commencement, une évolution, et elle aura une fin" ; son biographe, beaucoup moins. Une divergence de vue qui s'explique peut-être par le désormais recul, que le journaliste et écrivain Roberto Saviano, qu'on ne présente plus, a sur son aîné de quarante ans, assassiné à l'aube des années 90. Car en matière de lutte contre le narcobanditisme, tout n'a pas été tenté, mais beaucoup l'a été tout de même. Première infectée par la gangrène, l'Italie a été pionnière dans le développement d'un arsenal juridique et répressif dont la France aujourd'hui, s'inspire timidement.
Mais comme pour le reste, comprendre la criminalité organisée, pour lutter contre, commande de remonter le fil de ses origines. Et qu'il s'agisse de la mafia italienne, des cartels latino-américains, ou des réseaux de trafiquants qui prospèrent aujourd'hui sur le Vieux Continent, tous ont comme premier point commun d'avoir germé partout où l'Etat semblait reculer. "Lorsque les structures de l’Etat s’affaiblissent, les groupes criminels ne se contentent pas de faire du trafic, elles se présentent à la population comme un acteur social", explique l'auteur de Extra pure, Voyage dans l'économie de la cocaïne (Gallimard), invité jeudi 26 février à l’Université Panthéon-Assas par Le Laboratoire de la République, pour une conférence intitulée La démocratie face aux crimes organisés. Les narcotrafiquants préfèrent d'ailleurs les démocraties aux régimes autoritaires qui laissent peu de marge de manoeuvre". Comment dès lors s'en débarrasser sans basculer dans l'illibéralisme ? Entretien.
L'Express : Une récente enquête de L'Express révèle les risques d'ingérence du narcotrafic dans les élections municipales, un phénomène qui touche depuis plus d'un siècle l'Italie, qui a mis en place un arsenal pour lutter contre ce phénomène - lois antimafia, confiscations, dissolution des conseils municipaux infiltrés. Ces mesures ont-elles réduit l’intrication entre politique et mafias ?
Roberto Saviano : Oui, ces instruments - en particulier la confiscation des biens et la dissolution des municipalités infiltrées - ont produit des résultats concrets. Mais le danger serait de croire que ces outils suffisent à eux seuls. Ce n’est pas le cas. Ils sont indispensables, mais ils ne constituent que le point de départ d’un processus beaucoup plus long et complexe. En France, vous ne disposez pas encore pleinement de dispositifs comparables à ceux que nous avons mis en place en Italie. Mais sur ce terrain, vous avez environ quarante ans de décalage avec l'Italie, il est donc compréhensible que les mécanismes d’infiltration mafieuse soient encore mal identifiés ou sous-estimés dans le débat public français.
La loi votée en juin dernier, qui a crée entre autres, un parquet dédié à la lutte contre le narcotrafic, ne va donc pas assez loin ?
Il faut reconnaître que c’est un début. Comparée à ce qui existe dans d’autres pays européens, c’est même un premier pas plutôt positif. Mais cela ne doit être qu'un début, qu'une première étape d'un long chemin. À terme, vous serez contraints de durcir le cadre légal et de mettre en place des outils supplémentaires pour mieux encadrer et contrôler le phénomène. Le principal obstacle sera d’ordre constitutionnel. Certains instruments nécessaires à une lutte plus efficace pourraient entrer en tension avec l’Etat de droit tel qu’il est aujourd’hui conçu. Il faudra donc convaincre sur le plan juridique et institutionnel. Cela dit, c’est possible. Il ne s’agit pas nécessairement de contourner la Constitution, mais d’inventer des dispositifs juridiques qui respectent pleinement les principes de l’État de droit tout en permettant des enquêtes plus approfondies et plus efficaces.
Emmanuel Macron a-t-il raison de pointer du doigt les consommateurs de drogues ?
Son angle d'attaque est intéressant, car il vise à responsabiliser l’ensemble de la société, en rappellant que le narcotrafic ne concerne pas seulement les trafiquants, mais aussi ceux qui alimentent la demande. Cependant, se focaliser uniquement sur le consommateur comporte un risque. Cela peut donner l’impression que toute la responsabilité repose sur l’acheteur, alors que le phénomène est systémique. En Italie, un tel discours aurait probablement été inefficace. La culture antimafia y est beaucoup trop enracinée : les citoyens savent que la responsabilité ne peut pas être individuelle seulement. Elle concerne un système entier — économique, politique et social — qui permet au trafic de prospérer.
D'aucuns à droite établissent un lien entre immigration et montée des réseaux mafieux. Est‑ce un contresens, ou existe‑t‑il malgré tout des interactions ?
Il existe des organisations criminelles qui sont nées de l’immigration, il faut le reconnaître sans détour. En revanche, réduire l’ensemble du phénomène mafieux à la question migratoire serait une erreur grave et une simplification dangereuse. La criminalité organisée ne s’implante pas d’abord en raison de l’origine des populations, mais parce qu’elle trouve des espaces économiques disponibles, peu contrôlés ou mal régulés. Elle exploite les failles d’un système. On l’a vu, par exemple, aux Pays-Bas où des organisations criminelles étrangères ont pu s’y installer et prospérer grâce à l'ouverture de certains secteurs et à l'insuffisance, voire l'absence de contrôle.
Et quid du lien entre narcotrafic et terrorisme ?
Sur le plan international, le lien existe. Certaines organisations terroristes ont financé - ou financent encore - leurs activités grâce aux trafics. Les talibans, par exemple, sont impliqués dans le commerce de l’héroïne. Les FARC en Colombie ont aussi longtemps tiré des ressources de la cocaïne, et on pourrait citer d’autres cas, comme le Hamas avec le haschich. Lorsqu’un groupe armé cherche à durer, il s’appuie presque toujours sur une économie criminelle.
En Europe, la situation est plus complexe. Les organisations criminelles n’ont pas nécessairement intérêt à soutenir le terrorisme. Au contraire, celui-ci peut perturber leurs affaires : attentats, pression policière accrue, surveillance renforcée — tout cela nuit au commerce illégal. En prison notamment, il peut exister une forme d’équilibre implicite. Si des actions terroristes provoquent un durcissement massif de la répression, les trafiquants en subissent eux aussi les conséquences. Lorsque les armes utilisées lors des attentats du Bataclan ont été reliées à des circuits criminels marseillais, certains milieux du crime organisé ont compris que ce type de connexion mettait en danger leurs propres intérêts. Le terrorisme, en déclenchant une réponse sécuritaire intense, fragilise l’écosystème criminel.
Depuis sa genèse au XIXe siècle en Sicile, d'innombrables tentatives ont été engagées pour en finir avec la mafia, en vain. Même lorsque l'Etat fasciste l'avait affaibli au point de penser qu'elle était définitivement détruite, la mafia a prouvé le contraire. D'où tient-elle son immortalité ?
Giovanni Falcone pensait que la mafia était un phénomène humain et qu’elle aurait donc une fin. Or, je ne suis pas de cet avis, je pense qu'elle ne disparaîtra jamais totalement. Ce, pour une raison simple : la mafia est profondément liée au capitalisme. Elle exploite ses failles, ses zones grises, sa logique de profit. Elle ne pourrait disparaître qu’avec la fin du capitalisme - et comme celui-ci ne semble pas près de s’effondrer, la mafia ne disparaîtra probablement pas non plus. En revanche, on peut la réduire, la contenir, limiter son influence.
Les organisations criminelles prospèrent dans des Etats démocratiques. En Italie, dans les années 1980, la mafia passait d’un camp politique à l’autre, choisissait différents interlocuteurs, naviguait entre factions, selon ses besoins. Elle avait besoin de cet espace de négociation et de pluralité. Une des plus grandes craintes des mafias est d'ailleurs que l'Etat bascule dans l'autoritarisme. Luciano Leggio, un chef mafieux sicilien, avait déclaré au tribunal avoir refusé de participer à un projet de coup d’Etat soutenu par des secteurs militaires précisément parce qu'il ne voulait pas d'un régime qui irait parasiter son activité. Les organisations mafieuses ont toujours été - et restent aujourd’hui - profondément terrorisées par la possibilité d’un Etat autoritaire.
Les démocraties sont pourtant loin d'être les seules frappées par le phénomène...
Exact, mais ce n'est pas la même chose. Dans un Etat autoritaire, la mafia devient une émanation du pouvoir, protégé par l'appareil d'Etat. Elle ne dispose plus d’une autonomie comparable à celle qu’elle peut avoir dans un système démocratique.
La progression du narcotrafic est-elle un des symptômes de l'affaiblissement de l'Etat ?
Oui, en grande partie. Lorsque les structures de l’Etat s’affaiblissent - notamment dans la gestion des finances publiques ou de l’Etat-providence - le système devient vulnérable. Plus ces fonctions essentielles se fragilisent, plus les organisations criminelles gagnent en influence et en légitimité. La Guinée-Bissau qui est un Etat démocratique profondément affaibli, est devenue un narco-État où la cocaïne en provenance d’Amérique du Sud transite facilement parce que les institutions sont largement infiltrées.
Lorsque l’Etat se retire ou se montre incapable d’assurer ses fonctions fondamentales, le crime organisé ne fait pas que prospérer; il se substitue progressivement à lui. Au Mexique, par exemple, certains cartels ont construit un lien direct avec la population en distribuant de la nourriture ou en apportant une aide matérielle. Pendant la pandémie de Covid-19, plusieurs d’entre eux ont fourni des produits de première nécessité et des services, renforçant ainsi leur ancrage local et leur image de "protecteurs". Un autre exemple est celui du cartel de Sinaloa, qui a ouvert une clinique spécialisée dans la reconstruction mammaire, avec des chirurgiens qualifiés et des tarifs très bas (moins de 1 000 dollars), accessibles à des femmes qui n’y auraient autrement pas eu accès.
Ce type d’initiative modifie la perception du cartel qui ne se présente plus seulement comme une organisation criminelle, mais comme un acteur social. C’est un message politique adressé à la population, qui consolide son implantation territoriale. Cette dynamique ne se limite pas au Mexique. On retrouve ce mécanisme ailleurs en Amérique latine, et même sous d’autres formes aux Etats-Unis.
Que pensez-vous de la stratégie de Donald Trump en matière de lutte contre le crime organisé ?
Prenons la crise du fentanyl. On parle d’environ 80 000 morts par an aux Etats-Unis. À titre de comparaison, la guerre d’Irak a coûté environ 4 000 vies américaines, et la guerre du Vietnam environ 50 000 sur toute sa durée. Cela signifie que le fentanyl provoque chaque année plus de morts que ces conflits armés. En ce sens, c’est une véritable guerre — mais une guerre dont on parle relativement peu. Les démocrates ont probablement commis une erreur stratégique en traitant cette question de manière marginale ou périphérique. Donald Trump, lui, a su capitaliser sur cette perception d’urgence, sans pour autant tomber dans la naïveté ; il sait qu'il n'arrivera pas à éradiquer ce phénomène. En revanche, il part du principe qu’on peut négocier avec lui.
Derrière le discours très ferme sur le fentanyl, le message implicite est le suivant : si vous continuez à inonder le marché de fentanyl, nous vous frapperons ; en revanche, pour d’autres trafics, comme la cocaïne, continuez comme avant. Prenez l’ex-président du Honduras, arrêté aux États-Unis pour avoir importé environ 600 tonnes de cocaïne, condamné, puis finalement amnistié. L’idée serait qu’une fois rentré dans son pays, il puisse relayer un message clair : tolérance sur certains flux, mais fermeté sur l’immigration - ne laissez plus passer les migrants vers les Etats-Unis. Donald Trump procède ainsi par petits ajustements tactiques, qu’il présente ensuite comme de grandes victoires.
Ce n’est pas seulement une stratégie politique, c’est un état d’esprit. Donald Trump assume de traiter "d’égal à égal" avec les cartels. Non pas dans une posture hiérarchique - "moi, président ; vous, criminels" - mais dans une logique transactionnelle. Or, c’est précisément ce que les démocraties occidentales ont du mal à assumer. Pourtant, en Amérique du Sud, certains gouvernements ont déjà adopté ce type d’approche pragmatique. Le narcotrafic impose ses conditions au jeu politique ; les responsables politiques européens, qui pour l'instant refusent vont finir par être contraints de s'asseoir à la table des négociations face aux organisations criminelles.
Dialoguer "d'égal à égal" avec ces organisations, ne reviendrait pas à les légitimer ?
On me répond souvent qu’il ne faut pas négocier avec le crime organisé, de la même manière qu’on ne négocie pas avec le terrorisme. Seulement, contrairement au terrorisme, le crime organisé est profondément imbriqué dans l’économie légale et peut, s’il est frontalement combattu, perturber voire bloquer des pans entiers de l’économie d’un pays. Négocier avec des organisations criminelles, c’est une manière d’éviter le blocage de flux financiers vers des places offshore, la paralysie de liquidités bancaires, la déstabilisation de marchés immobiliers ou industriels, etc. Des systèmes perçus comme "vertueux", comme celui des Pays-Bas, servent aussi de plateformes logistiques et financières. Londres est devenue une capitale majeure du blanchiment international. Si l’on coupe brutalement certains flux liés aux cartels, on ne touche pas seulement des réseaux criminels, mais aussi des circuits économiques qui irriguent des secteurs entiers.
Ce n’est pas la mafia qui est devenue capitaliste ; c’est une partie du capitalisme qui s’est "mafiosisée". Les économies sont si interconnectées que frapper le crime organisé peut aussi signifier frapper des intérêts économiques puissants. C’est pour cette raison que certains Etats finissent par composer. La situation est différente avec le terrorisme. Négocier à un niveau macropolitique avec une organisation terroriste revient à se placer sous la menace directe de sa force militaire. On ne stabilise pas un système économique ; on alimente un rapport de domination armée. C’est pourquoi les responsables politiques acceptent beaucoup plus difficilement l’idée de négocier avec le terrorisme.
Si la France mettait en œuvre une opération similaire à celle conduite par le Mexique contre "El Mencho", s'exposerait-elle, selon vous, au même déchaînement de violence ?
La France s’exposerait à des risques analogues, mais avec ses propres spécificités. Les banlieues sont déjà des théâtres de conflits entre bandes pour le contrôle du territoire. Une opération dure et massive pourrait déclencher des réactions violentes - non pas coordonnées comme un cartel mexicain, mais diffuses et imprévisibles. La fragmentation des organisations criminelles françaises est à la fois une limite et une source de chaos.
Est-ce exagéré de parler d'une "mexicanisation" de la France pour désigner l'emprise croissante du narcotrafic sur la société et l'Etat ?
Le terme est provocateur, mais pas totalement incorrect. Nous ne sommes pas au niveau du Mexique, mais certains quartiers de Marseille, Lyon ou du nord de Paris montrent des dynamiques inquiétantes : homicides pour règlements de comptes, corruption diffuse, jeunes recrutés dès onze ans. Le narcotrafic a déjà pénétré l’économie légale et certaines institutions locales.
À propos de l'incendie de Crans-Montana, en Suisse, vous écrivez dans le Corriere della Serra que la vraie question n'est pas de savoir si la mafia se trouvait derrière le bar Le Constellation mais plutôt combien d’activités économiques en Europe s'épanouissent sans que personne ne demande d’où vient l’argent...
La véritable plaie, c’est la liquidité. Les pays les plus vulnérables sont ceux où les marchés immobiliers sont opaques, les contrôles fiscaux faibles ou qui abritent des paradis sociétaires au sein même de l’UE : Chypre, Malte, Luxembourg, mais aussi le Portugal et l’Italie. La France n’est pas immunisée : la Côte d’Azur et Paris sont historiquement attractives pour l’argent sale.
L’UE a mis sur pied des plans d’action, mais leur efficacité peine pour l'instant à montrer ses effets. Que pourrait-elle faire pour aller plus loin ?
À l'échelle communautaire, trois mesures concrètes sont nécessaires : une agence européenne antimafia dotée de véritables pouvoirs d’enquête ; la confiscation automatique des biens dans les affaires transfrontalières ; et une liste noire interne des intermédiaires financiers complaisants. Tant que chaque Etat gère le problème seul, le crime organisé continuera d’exploiter les frontières comme des boucliers.
Vous avez participé ce mois de février à un programme de recherche organisé par l'Institut de criminologie et de droits pénal à Paris en tant que chercheur invité. Des politiques ou des institutions françaises vous ont-ils déjà sollicités par le passé ?
La recherche ouvre des dialogues, mais pas toujours des politiques publiques. J’ai échangé avec des parlementaires et des magistrats, mais l’écart entre ceux qui étudient le phénomène et ceux qui doivent prendre des décisions politiquement coûteuses reste immense. Et le problème est qu'en France, comme en Italie, le courage institutionnel arrive souvent après les tragédies.
Si les réponses apportées, notamment par la loi sur la lutte contre le narcotrafic adoptée en juin dernier, se révèlent finalement inefficaces, à quoi pourrait ressembler la France dans 25 ans ?
Un Etat formellement intact, mais avec des zones grises stabilisées, où le crime ne défie pas ouvertement le gouvernement mais l’accompagne silencieusement. Des économies locales dépendantes de l’argent sale, des jeunes sans véritables alternatives, et une démocratie affaiblie non par la violence, mais par l’indifférence organisée. En somme, une Italie des années 1980 avec plus de smartphones.