Fañch, Artús, Martí... : la décision qui change tout pour les prénoms régionaux
Il n’y a sans doute qu’en France que ce type de polémiques peut avoir lieu. Depuis près de dix ans, des familles se voyaient interdire de donner à leurs enfants des prénoms comme Fañch, Artús ou Martí. Motif ? L’utilisation de signes censés ne pas appartenir à la langue française, la seule acceptée pour les actes d’état civil. Cette prohibition a vécu : Gérald Darmanin vient d’ordonner d’abandonner les poursuites engagées contre les parents concernés.
VOUS SOUHAITEZ RECEVOIR AUTOMATIQUEMENT CETTE INFOLETTRE ? >> Cliquez ici et descendez en bas de la page
Le ministre de la Justice a en effet estimé qu’il était temps de "respecter les choix individuels" et de "ne pas engorger inutilement les juridictions". Une décision de bon sens, alors que chacun se plaint des lenteurs de la Justice. De plus, les procédures judiciaires n’aboutissaient pas systématiquement. En novembre dernier, la Cour d’appel de Rennes avait ainsi contredit le procureur de Lorient en ordonnant "la substitution du prénom Fanch par le prénom Fañch", conformément à l’orthographe bretonne.
Cette décision, qui vaut aussi pour les prénoms tahitiens, créoles, catalans, occitans, alsaciens ou corses, apporte un peu de sagesse dans un dossier délirant à tous égards. Même le Conseil constitutionnel avait cru bon, en 2021, de censurer un article de la loi Molac autorisant l’emploi de ces "signes diacritiques" (qui distinguent). Selon la haute juridiction, cette disposition revenait à accorder un droit à l'usage par les particuliers d'une autre langue que le français dans leurs relations avec l'administration. Une démarche selon elle contraire à l’article 2 de la Constitution : "la langue de la République est le français".
C’est peu dire que cette argumentation avait été contestée, et cela pour de nombreuses raisons :
- Si le n tildé n’est plus en usage depuis le XVIIIe siècle, il appartient bel et bien à la langue française : on en trouve même plusieurs dans la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts, destinée à exclure le latin des actes de Justice !
- La règle n’était pas appliquée systématiquement. Le patronyme de l’actuel ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, était ainsi écrit avec un tilde lorsque celui-ci dirigeait la préfecture de police de Paris.
- Selon l’article 57 du Code civil, seuls les prénoms susceptibles de nuire à l’intérêt de l’enfant peuvent être refusés par les officiers d’état civil. Personne n’a jamais su expliquer en quoi Fañch posait un problème alors que sont acceptés Merdive, Euthanasia, Lola-Poupoune ou Gandhi-Apache (exemples réels !). "Ces prénoms régionaux ne remettent pas en cause l'intérêt de l'enfant et ne posent pas de problèmes d'ordre public comme cela a pu être le cas quand des parents ont voulu appeler leurs enfants Oussamah Ben Laden ou Mohammed Merah", commente le ministère de la Justice.
- L’article 2 avait été introduit dans la Constitution en 1992 dans un but exclusif : lutter contre l’anglais. Le gouvernement de l’époque comme les parlementaires avaient même assorti ce vote d’un engagement clair : jamais cet alinéa ne devait être utilisé contre les langues régionales. De nombreux observateurs estiment donc que le Conseil constitutionnel outrepasse son rôle en l’interprétant de manière exactement inverse depuis trente ans.
- De fait, l’idéologie semblait bel et bien avoir pris le dessus dans cette affaire. En 2017, Fabienne Clément, juge au tribunal de grande instance de Quimper, avait soutenu qu’écrire Fañch avec un tilde "reviendrait à rompre la volonté de notre Etat de droit de maintenir l’unité du pays et l’égalité sans distinction d’origine". Considérer qu'une petite vague sur une consonne risquait de déboucher sur l’éclatement de la France dénotait un sens poussé de l’imagination…
- La référence à l’égalité était elle aussi pour le moins étrange. Notre pays compte officiellement une vingtaine de langues dites régionales dans l’Hexagone et une cinquantaine outre-mer. Si les mots ont un sens, "l’égalité sans distinction d’origine" devrait logiquement consister à les traiter de manière équivalente, et non à accorder tous les droits à l’une d’entre elles et à en priver toutes les autres. Une démarche qui en bon français porte un nom : "inégalité".
Cette affaire avait fini par porter atteinte à l’image de notre pays dans le monde. Un avocat, Stéphane Pagès, défenseur des parents d’un petit Artús, avait ainsi menacé d’introduire un recours contre la France devant le Comité des droits de l’homme des Nations unies. Celui-ci avait en effet considéré que la censure partielle de la loi Molac pouvait "entraîner des atteintes importantes aux droits humains des minorités linguistiques en France."
Sur le fond, enfin, il faut toujours rappeler que la France est historiquement un pays multilingue. Comme le montre l’exemple de nos voisins suisses, accepter notre diversité interne peut aussi être un outil de cohésion. "Reconnaître ces singularités offre à chacun la possibilité d’être Français tout en restant fidèle à son histoire familiale sans avoir renoncé à une part de soi", comme l’écrit à juste titre Yannic Roussel. De fait, n’en déplaise à certains esprits centralisateurs, on peut être breton et français, gascon et français, réunionnais et français… Non seulement cela est possible, mais il s’agit même d’une richesse.
RETROUVEZ DES VIDÉOS CONSACRÉES AU FRANÇAIS ET AUX LANGUES DE FRANCE SUR MA CHAÎNE YOUTUBE
Du côté de la langue française
"Seuls les patrons français et québécois estiment ringard d’utiliser leur langue"
Dans tous les pays à l’identité forte et sereine, les entrepreneurs baptisent leur entreprise d’un nom emprunté à la langue nationale. Or, tel n’est plus le cas ni en France ni au Québec, s’inquiète le politologue Jean-Frédéric Légaré-Tremblay.
Dites "forêt urbaine" et non urban forest
Cela devrait aller de soi, mais il n’est pas inutile de le souligner : il est possible de parler français pour évoquer la nature en ville. "Biodiversité", "trame verte", "revégétalisation", "îlot de fraîcheur urbain" constituent quelques-unes des suggestions proposées par la Commission d’enrichissement de la langue française et récemment publiées au Journal officiel.
L’accent "neutre" n’existe pas
L’"accent neutre" auquel nous comparons les accents régionaux n’a jamais existé ailleurs que dans nos imaginaires, rappelle utilement le linguiste Marc Chalier. En réalité, l’accent présenté comme "neutre" correspond à un accent parisien et, plus précisément, à celui du groupe social dominant en France.
Du côté des autres langues de France
Florilangues, une parution historique pour les langues de France
Du Moyen Age à nos jours, des hommes et des femmes ont multiplié les créations littéraires dans des langues de France autres que le français – dont Frédéric Mistral, Prix Nobel pour une œuvre rédigée en provençal. Une diversité jusqu’alors absente des programmes scolaires. L’ouvrage Florilangues, qui rassemble 35 textes issus de 16 domaines linguistiques différents, de l’Hexagone et d’outre-mer, vise à combler ce manque. Sa parution aux éditions L’aucèu libre constitue une première historique.
A commander auprès de votre libraire ou en adressant un courriel à lauceulibre@gmail.com
Inscrivez-vous en master de catalan avant le 16 mars
Les inscriptions en master de catalan et de relations transfrontalières sont ouvertes jusqu’au 16 mars sur la plateforme Monmaster. Ce diplôme permet de travailler dans le tourisme, la coopération intercatalane et européenne, l’enseignement, la traduction, le journalisme et la communication, la fonction publique territoriale et la recherche. Informations : ifct@univ-perp.fr – 04 68 66 22 10 – apleccatalunya@aplec.cat – 04 68 66 22 11.
Et si on parlait basque dans les hôpitaux du Pays basque ?
Tel est le sens de l’appel lancé par de nombreux professionnels de santé. Leur argument ? L’euskara étant la langue autochtone du Pays basque, être accueilli et soigné en langue basque représente un droit fondamental pour les patients de ce territoire.
Célébrez en mars le mois du breton et du gallo…
La Région Bretagne met en avant ses deux langues historiques en ce mois de mars à travers une série d’événements. Concerts, films, théâtres, karaoké, jeux de société, ateliers cuisines, cours d’initiation, "caozeries", animations pour les scolaires…
Du côté des langues du monde
Le prince William prononce un discours en gallois
Pour la première fois, le prince William et la princesse de Galles Kate ont prononcé leurs discours entièrement en gallois à l'occasion de la fête nationale galloise de la Saint David.
A écouter
"Des millions de personnes parlent des langues régionales"
Le basque est encore parlé par environ 20 % de la population. En Alsace, 46 % des habitants déclarent parler assez bien ou très bien l’alsacien. En Lorraine, 44 % de la population affirme parler assez bien ou très bien le francique (ou platt). Conclusion ? Les langues dites régionales sont loin d’être mortes, elles sont simplement invisibilisées par les médias nationaux. C’est ce que souligne ici Rozenn Milin, co-autrice avec Philippe Blanchet d’un ouvrage démontant les idées reçues sur le sujet (Langues régionales : idées fausses et vraies questions, par Rozenn Milin Et Philippe Blanchet. Editions Héliopoles).
A regarder
Difficile à croire, mais vrai : on parle… 839 langues en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dont 400 sont utilisées à l’école. Il s’agit de l’Etat en tête de la diversité linguistique, avec en moyenne une langue pour 11 000 habitants, comme le soulignent dans cette vidéo Clément de la Vaissière et le Youtubeur Linguisticae. Passionnant.
RÉAGISSEZ, DÉBATTEZ ET TROUVEZ PLUS D’INFOS SUR LES LANGUES DE FRANCE SUR la page Facebook dédiée à cette infolettre