Le "Charles-de-Gaulle" est en Méditerranée : pourquoi la France déplace "40 000 tonnes de diplomatie"
"Le porte-avions, c’est 40 000 tonnes de diplomatie". Rarement, ce cliché inspiré d’Henry Kissinger et que les marins aiment tant reprendre n’aura été aussi vrai. Parce que la France est politiquement hors-jeu dans la guerre d’Iran, elle dépêche le Charles-de-Gaulle "sur zone". Enfin presque "sur zone" : en Méditerranée orientale, à 2000 kilomètres du golfe Arabo-persique. Pour quoi faire ? Comme l’explique Alice Rufo, ministre déléguée des Armées, il s’agit d’un "signalement stratégique" : "Nous défendons nos intérêts, nous sommes là." Montrer le pavillon français à défaut de peser réellement sur les événements en cours.
Le Charles-de-Gaulle a été rattrapé par l’actualité. Son déploiement, baptisé "Lafayette 26" était tourné vers l’Atlantique. Il s’agissait de témoigner de l’engagement français dans la défense navale du flanc nord de l’Alliance atlantique. Face à la menace russe, évidemment, mais aussi aux velléités de Washington d’annexer le Groenland… Las ! A peine arrivé en Suède, le porte-avions a dû repartir vers la Méditerranée, où une autre crise l’attendait. Au passage, cet épisode a donné lieu à un couac magistral de communication, les Armées et le Quai d’Orsay démentant l’information exacte du journaliste Jean-Marc Tanguy sur le site Le Marin…
Ce vendredi 6 mars, le Charles-de-Gaulle et son escorte ont donc franchi le détroit de Gibraltar, faisant cap à l’Est vers la "médor", la Méditerranée orientale, sans doute quelque part au large de Chypre et du Liban. A raison d’environ 1 000 kilomètres par jour, le Groupe aéronaval (GAN) devrait y arriver lundi soir. Il sera alors dans une zone où opère déjà le Carrier Strike Group 12 – c’est-à-dire le groupe aéronaval américain autour du porte-avions USS Gerald R. Ford. Cela a été des conséquences opérationnelles concrètes. Un groupe aéronaval moderne a besoin d’énormément d’espace pour manœuvrer et assurer sa sécurité. L’US Navy crée une "bulle" d’un rayon de quelques centaines de kilomètres autour de son porte-avions. Dit autrement : l’ensemble de la Méditerranée orientale à l’est de la Crète… Si le groupe aéronaval français veut opérer dans le même secteur, il va devoir se connecter à tous les réseaux de l’US Navy – ce à quoi les marins français s’entraînent régulièrement. Il s’agit de pouvoir échanger des informations en temps réel sur ce qui se passe sur la mer, sous la mer et dans le ciel. Ne serait-ce que pour éviter les incidents entre les avions en vol ou lors de tirs de missiles par la flotte américaine.
La coopération entre les marines françaises et américaines est très étroite. Même lorsque la France s’était retirée du commandement militaire intégré de l’Otan en 1966, les échanges n'ont jamais véritablement cessé. Et elle a repris de plus belle ces dernières années, comme l’explique le chef d’état-major de la marine, l’amiral Nicolas Vaujour dans son récent livre Les guerres des mers (Tallandier 2026). Toutefois, avertit ce dernier : "On dit non [aux Américains] quand il le faut".
La France joue dans la cour des grands
Les pilotes des Rafale français sont formés aux Etats-Unis, la France ne disposant pas d’appareils biplaces pour l’appontage. Les avions de guet aérien Hawkeye, indispensables pour voir loin, sont achetés chez Northrop Grumman. Les catapultes du porte-avions le sont également aux Etats-Unis. Les deux marines s’entraînent régulièrement ensemble et depuis 2007, il n’est pas rare de voir des Rafale se poser sur des porte-avions américains. Le tropisme américain de la marine française est tel que, désormais, la "Royale" célèbre, chaque 5 septembre, la bataille de Cheasapeake (1781), quand la flotte française victorieuse contribua à l’indépendance des Etats-Unis. En coopérant avec l’US Navy, la Marine nationale s’assure qu’elle joue dans la cour des grands. Ce qui, de fait, est le cas. La France est en effet le seul pays occidental à mettre en œuvre un porte-avions technologiquement comparable (mais en plus petit) à ceux des Américains. Et ceux-ci ne l’ignorent pas.
Le Charles-de-Gaulle arrive donc en Méditerranée orientale avec son groupe aérien embarqué d’une trentaine d’appareils embarqués – dont une vingtaine de Rafale M. Les Armées ne communiquent plus de chiffres précis, contrairement au passé. Le président de la République a parlé, mardi 3 mars, d’une mission "strictement défensive" puisque la France "ne veut pas s’engager dans cette guerre". Il est probable que, pour l’heure, la France ne participe pas à la défense du ciel israélien contre les drones iraniens – ce que les Rafale du Charle-de-Gaulle seraient capables de faire. En revanche, le groupe aéronaval, avec ses Rafales et ses frégates anti-aériennes, pourrait protéger le ciel de Chypre, un État membre de l’Union européenne, qui a déjà été visé à plusieurs reprises et touché (légèrement) une fois. Chypre abrite des bases de la Royal Air Force.
La France entend également garantir la sécurité du Liban, au nom des liens historiques entre les deux pays. Le porte-hélicoptères amphibie Tonnerre a appareillé de Toulon vendredi en direction du Liban. Il pourrait procéder à l’évacuation de ressortissants français et européen – comme cela s’était produit en 2006 – sous la protection du groupe aéronaval. Par ailleurs, près de 700 militaires français sont toujours déployés dans le sud du Liban, comme casques bleus au sein de la Finul. De même, près de 300 aviateurs français servent sur la base H5 en Jordanie. Plus loin, environ 900 militaires français (Terre, Air, Mer) sont aux Émirats arabes unis.
En Méditerranée orientale, le Charles-de-Gaulle ne court quasiment aucun risque. Il opère, lui aussi, dans une bulle de sécurité couplée à celle de l’US Navy. A proximité des côtes libanaises, le Hezbollah pro-iranien pourrait – s’il en est encore capable – tirer des missiles antinavires, mais la flotte française restera à distance de sécurité. Les missiles et drones iraniens ne sont pas suffisamment précis pour toucher un bâtiment en mouvement. Et le groupe aéronaval dispose d’importants moyens d’autodéfense, avec ses Rafales ou ses missiles Aster. De quoi faire "40 000 tonnes de diplomatie" en toute sécurité, mais sans garantie de résultats politiques concrets.