La natalité au Japon à un plus bas historique : "L'eugénisme est une cause sous-estimée de cette chute"
Le seuil symbolique est franchi. Pour la première fois depuis le début des statistiques à la fin du XIXe siècle, le Japon est passé sous la barre des 700 000 naissances en 2024. L'annonce, faite le 4 juin dernier par le gouvernement, entérine un recul pour la neuvième année consécutive, sur fond de vieillissement de la population. Le Premier ministre japonais, Shigeru Ishiba, a qualifié la situation d'"urgence silencieuse" et a promis des mesures favorables aux familles, comme une plus grande flexibilité des horaires de travail, afin d'inverser la tendance.
Les données publiées mercredi par le ministère de la Santé révèlent également que le taux de fécondité —soit le nombre moyen d'enfants qu'une femme est censée avoir au cours de sa vie— est tombé à un niveau record de 1,15. Le ministère a précisé que le nombre de décès (1,6 million) a, quant à lui, atteint plus du double de celui des naissances, augmentant de 1,9% par rapport à 2023. Isabelle Konuma, professeure à l’Inalco, chercheuse au laboratoire Ifrae (Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est) et spécialiste du Japon, analyse les conséquences de cette situation pour l'avenir d'un pays où, dans plus de 20 000 territoires, la majorité des habitants sont âgés de 65 ans et plus.
L'Express : Le Japon est confronté à une grave crise de la natalité depuis une décennie. Pourquoi ce pays précisément est-il si impacté par une chute vertigineuse des naissances ? Est-ce lié à des causes culturelles, économiques, sociétales ou tout cela confondu ?
Isabelle Konuma : J'ai publié en 2024 un ouvrage sur l'eugénisme au Japon*. Il s'agit selon moi d'une des causes de la dénatalité au sein de ce pays. A la suite de la Seconde Guerre mondiale, le Japon adopte une loi "relative à la protection eugénique" en 1948. A cette période, la maîtrise de la démographie devient vitale, suite notamment au baby-boom (1947-1949) et au rapatriement des colons et militaires dû à la restitution des colonies. Dans ce contexte, il fallait à tout prix diminuer les naissances et reconstruire un peuple "de qualité".
Très souvent la baisse de la fécondité est expliquée en se référant à la scolarisation et le travail des filles, la précarisation de l’emploi notamment chez les hommes, l’importance du mariage avant la reproduction, ou le modèle de séparation sexuelle des tâches. Or, ces différentes études ne vont pas toujours jusqu’à interroger la raison d’être d’un tel modèle qui pourtant dicte le comportement marital et reproductif des générations en âge de procréer. En rappelant l’existence d’un régime eugéniste d’après-guerre, qui prône non seulement l’amélioration de la descendance d’un point de vue génétique mais aussi l’amélioration des conditions de vie des enfants (modèle conjugal, ouverture au néo-malthusianisme, dépénalisation de l’avortement, "mythe de l’amour maternel", etc.), on observe que la dénatalité au Japon est le fruit d'une politique entreprise activement en s'appuyant sur une méthodologie eugéniste.
D’autres pays asiatiques, mais aussi occidentaux, sont également confrontés à une baisse de la natalité. Le Japon fait-il figure de cas particulier par rapport à d’autres États comme la Corée du Sud en Asie, l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie ou la France en Europe ? Et pourquoi ?
En 2024, le Japon a certes enregistré l'indice de fécondité le plus bas depuis le début des mesures, soit 1,15 enfant par femme. Cependant, ce niveau a déjà été atteint par l'Espagne en 2022 (1,16), suivie de près par l'Italie (1,24) ou encore la Grèce ou la Finlande (1,32), et l'Allemagne (1,39). De ce point de vue, le Japon n'est pas le seul pays impacté par une chute de la natalité. Sans compter l'Asie de l'Est où son voisin direct, la Corée du Sud, a enregistré en 2024 une fécondité de 0,75 ! De ce point de vue, il n'est pas possible d'expliquer la dénatalité au Japon comme une situation particulière, unique ; la dénatalité japonaise est l'expression d'une situation qui touche mondialement beaucoup de pays.
Sans nier l'importance de cette chute et des études qui cherchent à élucider son processus et ses causes, il serait également intéressant d'étudier les raisons pour lesquelles le Japon est pris comme l'un des premiers exemples de la dénatalité qui touche un très grand nombre d'Etats.
En 2024, le Japon compte quasiment deux fois plus de décès que de naissances. Et dans une grande partie des territoires, la population est âgée de plus de 65 ans en moyenne. Quelles mesures le gouvernement devrait-il prendre pour endiguer cette situation ? Le Japon sera-t-il bientôt un pays de séniors ?
En effet selon une estimation, en 2070, la population japonaise baisserait de 120 million (2023) à 87 million, avec 1 sur 2,6 personnes âgée de plus de 65 ans. Pour répondre à cette situation transitoire, le Japon cherche à recourir à la main d'oeuvre féminine (mesures d'égalité de genre dans le travail et dans l'éducation) mais aussi à la main d'oeuvre étrangère, avec la possibilité depuis 2019 de recruter des étrangers dans 14 domaines en sous-effectif dans le but de les garder (titre de résidence dit à "compétence spéciale"), et non de les "former" avant de les renvoyer dans leur pays, comme cela fut le cas sous le régime d'"apprenti technicien" mis en place en 1993. Cette "ouverture" progressive vers une main d'oeuvre étrangère, jusque-là rejetée car "non qualifiée", est couplée avec des mesures dites de coexistence multiculturelle qui tendent à faciliter son intégration dans la société japonaise.
Faut-il faire un lien entre baisse de la natalité et baisse de la fécondité au Japon ? Et dans d’autres pays asiatiques ?
Nous pouvons en effet identifier une augmentation des mesures d'accompagnement (technique et financière) de l'aide médicale à la procréation au Japon. Cette focalisation sur le traitement de l'infécondité est l'expression de la politique de lutte contre la dénatalité qui cherche à s'appuyer sur les couples avec un projet d'enfant, car l'envie de fonder une famille est présente. Pour autant, il serait difficile d'en déduire que les Japonais deviennent davantage inféconds que d'autres.
Au début de l'année, une étude du célèbre démographe japonais Hiroshi Yoshida se concluait par ces mots : "le Japon pourrait être le premier à disparaître". Les autorités prennent-elles réellement la menace au sérieux ? Et, selon vous, d’autres pays sont-ils menacés de disparition d’ici deux ou trois siècles ?
N'étant pas démographe, je ne pourrai pas répondre à ces questions qui pourtant alimentent beaucoup le fantasme autour du déclin démographique du Japon... Ce dont nous pouvons être certains, c'est que les courbes démographiques ne maintiennent pas constamment le même taux d'augmentation ou de diminution, la dénatalité actuelle en est la preuve. Les politiques démographiques japonaises ont connu un revirement important après-guerre afin de passer d'une politique nataliste à une politique néo-malthusienne, en dépénalisant partiellement l'avortement et la stérilisation. Ce revirement a eu à l'époque un impact immédiat sur l'indice de fécondité qui est passé de 4,54 (1947) à 2,04 (1957).
Enfin, certains spécialistes prédisent une baisse de la population mondiale à partir de la fin du siècle. Seule certaines zones, comme l’Afrique, devraient continuer de voir leur population croître avant un futur déclin naturel. A quoi ressemblera, selon vous, le monde en 2100, en 2200 et en 2300 ?
Je suis incapable de répondre à cette question aimerais peut-être insister sur le fait que la décroissance démographique d'aujourd'hui intervient après une période de croissance (si ce n'est d'explosion) démographique, comme ce fut le cas au Japon : le pays avait déjà connu une légère augmentation démographique au XVIIe siècle, puis une accélération considérable dès la fin du XIXe siècle avant de connaître une baisse démographique à partir de 2005. Nous nous focalisons aujourd'hui sur ce déclin, comme s'il sortait de nulle part. Or, cette baisse avait été organisée, prévue voire attendue au moment de l'introduction de la politique néo-malthusienne. Elle intervient après une très forte augmentation démographique qui avait beaucoup alarmé les autorités d'après-guerre.
*Eugénisme au Japon - Politiques et droit de 1868 à 1996, par Isabelle Konuma. Paris, Ined Editions, 2024)