"Un personnage de roman" : François Mitterrand vu par Mauriac, Sagan, d’Ormesson…
Tribun, joueur de cartes, promeneur solitaire… François Mitterrand a occupé plus de 50 fois la une de L’Express. Dans nos archives, le jeune provincial croise l'ami fidèle, le séducteur irrésistible et l'amoureux de Venise.
"Cet enfant barrésien"
Monté de Jarnac à Paris à 17 ans, François Mitterrand réside dans le foyer qui avait accueilli quelques années plus tôt François Mauriac. L'étudiant féru de lettres ne tarde pas à rencontrer le célèbre écrivain. Vingt ans plus tard, François Mauriac évoque ainsi le jeune Mitterrand devenu ministre :
"Ce Mitterrand, je l'aime bien et depuis des années, si je ne le rencontre guère. C'est un garçon romanesque : je veux dire, un personnage de roman. Il sort, à quelques lieues de chez moi, du terroir charentais, comme Rastignac. A peine débarqué à Paris vers les années 1930, il vint loger au 104 de la rue de Vaugirard, dans une pieuse demeure où j'avais habité moi-même un quart de siècle plus tôt et que je fréquentais encore, de loin en loin [...]. L'ambition politique chez un jeune homme est une passion noble dans la mesure où elle se confond avec l'ambition pour la grandeur de la patrie. Ainsi, chez François Mitterrand, qui avance d'un pas tranquille - du pas de ceux qui se rappellent l'avertissement de Saint-Just : 'L'empire appartient aux flegmatiques'." (Bloc-Notes, le 8 octobre 1954)
En 1959, alors qu'il prend la défense du sénateur de la Nièvre empêtré dans l'affaire de l'Observatoire, c'est encore au jeune Mitterrand que Mauriac se réfère.
"Il a été cet enfant barrésien 'souffrant jusqu'à serrer les poings du désir de dominer la vie'. Il a choisi de tout sacrifier à cette domination. Il aurait pu comme moi-même être un écrivain, raconter des histoires au lieu de vivre des histoires. Il a choisi de les vivre. Mais ce choix impliquait un durcissement de sa nature. Il s’est endurci, j’imagine, autant que l’eût exigé une époque autre que celle-ci." (Bloc-Notes, le 30 octobre 1959)
"Une force qui n'était pas du tout tranquille"
Françoise Sagan a 20 ans lorsqu'elle rencontre pour la toute première fois François Mitterrand à Louveciennes, chez Pierre et Hélène Lazareff. La politique était, selon elle, "le dernier de [ses] soucis à l'époque" et l'écrivaine reconnaitra plus tard : "Nous étions mal partis pour devenir des amis." Pourtant le président de la République et la femme de lettres finirent par nouer un lien solide que Françoise Sagan a longuement dépeint pour L'Express en 1995.
"C'est fou comme cet homme a échappé aux terribles périls du pouvoir : la méfiance, la solitude, la paranoïa. (J'avais connu Pompidou, à son avènement : je l'avais vu heureux d'abord, peu à peu ravagé, ensuite, par un scandale honteux, puis par ses semi-proches, ses faux amis.) C'est fou comme, depuis quatorze ans, j'ai reçu, à chaque claque du destin, un témoignage de l'attention de cet homme surchargé, excusant mes folies, soutenant mon orgueil, expliquant mes colères. Nous ne nous sommes jamais plaints l'un à l'autre de ce qui pouvait survenir à l'un ou à l'autre du fait de nos relations. [...]
J'ai su pendant quatorze ans, comme tout le monde, qu'il était fidèle à ses amis et du même coup fidèle à lui-même. Et que sa séduction reposait sur une autre chose que son charme, qu'elle reposait sur une force - qui n'était pas du tout tranquille, puisque l'intelligence ne l'est pas, et qu'il est très intelligent. Bref, je découvris que je pouvais compter sur lui, tout autant que lui sur moi, et que cette réciprocité n'était pas si paranoïaque que j'avais l'air de le dire.
L'amitié, sous nos soleils versatiles et froids, qu'est-ce d'autre, finalement, entre deux personnes simultanément et longuement exposées à la célébrité, sinon - et cela quels que soient les habits de chance ou de gravité qu'ils arborent, quels que soient les aigles et les corbeaux qui les surveillent, cachés dans un ciel vide à craquer - sinon une confiance plus proche de l'enfance que de la raison, un instinct, une inconditionnelle et parfaitement gratuite intuition non seulement de ce qu'est l'autre, mais de ce qu'il pourrait être à l'égard de lui-même. C'est pourquoi ces notions de choix qu'on lui a reprochées en amitié, ses prétendues erreurs quant à son entourage, m'ont toujours laissée rêveuse (qui dîne avec qui ? de chaque côté de nos barricades actuelles, qui a confiance en qui ?). Il me semble qu'il faudrait voter non seulement pour l'homme en qui les autres ont le plus confiance, mais aussi pour celui qui fait le plus confiance aux autres. Je rêve ou je délire peut-être." (L'Express du 13 avril 1995)
"Ce don de plaire par la parole"
C'est l'homme François Mitterrand et ses talents de séduction "tous azimuts" que François Giroud décrit pour L'Express lorsque le président de la République quitte le pouvoir.
"Jeune, il était beau, ardent, timide sous l'audace, et curieusement moins séduisant qu'il ne le devint plus tard. Il faisait peur. Trop de hâte, trop d'emportement. Il se mit à devenir irrésistible quand il fut dénoué. Alors, son talent de séducteur commença à se déployer tous azimuts, sur les femmes, mais aussi sur les hommes. Il avait, comme Casanova, la langue d'or, ce don de plaire par la parole, d'envoûter par le discours, d'éblouir par le verbe.
Parfois il y avait des réfractaires. Femmes qui fuyaient, épouvantées, hommes auxquels il inspirait de la méfiance. Mais personne n'aura suscité plus que lui de véritables dévotions masculines, et cela bien avant d'être président. Ainsi Jean Riboud, qui le vénérait, ainsi le malheureux François de Grossouvre, qui était carrément amoureux, lié à François Mitterrand par un sentiment affectif intense, bien d'autres encore que je ne citerai pas parce qu'ils sont encore vivants. Il traitait mal ses dévots, alternant le chaud et le froid, mais ceux-ci n'en étaient que plus subjugués... persuadés chacun d'être le préféré. Que la faveur du prince les déserte, caprice ou lassitude, et c'était le désespoir. Soudain, ils avaient froid. Alors, d'un mot, il les reprenait sous sa coupe." (L'Express du 13 avril 1995)
Le Vénitien
Opposés en politique, Jean d'Ormesson et François Mitterrand pouvaient se retrouver sur leur amour commun des lettres, de la France et de la cité des Doges.
"On voit bien ce qui pouvait attirer François Mitterrand à Venise. Il aimait la beauté, la littérature, les femmes. Plus que Rome, reine majestueuse et altière, plus encore que Florence, princesse écrasée sous les ors et la prospérité, Venise est une ville-femme. On pourrait dire : une ville-femme-femme. Le Grand Canal est son écharpe. Les ponts sans nombre sont ses bracelets. Et les églises, les palais, les puits sur les petites places, les maisons ocre ou rouges sont les bijoux dont elle se pare. Aucune ville au monde n'est plus littéraire que Venise. [...]
Grand amateur d'histoire, connaisseur averti de la littérature, François Mitterrand, quand il passait de la statue de Goldoni, au pied du Rialto, à la statue du Colleoni, devant San Giovanni e San Paolo, ou de la Madonna dell'Orto et de la maison du Tintoret à l'Arsenal, gardé par ses quatre lions de pierre, pouvait s'imaginer qu'il n'était plus entouré de Jack Lang, de Michel Charasse ni de Patrice Pelat, mais de Casanova, de Byron, de Thomas Mann et de Visconti. J'imagine assez bien Mitterrand en train de rêver devant la plaque de marbre apposée sur le beau palais Dario (dont on raconte qu'il porte malheur, mais Woody Allen envisage de l'habiter) pour célébrer la mémoire d'Henri de Régnier, qui y vécut et y écrivit à la vénitienne : "In questa casa antica dei Dario visse et scrisse venezianamente Henri de Régnier, poeta di Francia." J'imagine surtout - je n'imagine pas, je le sais - que le président se promenait longuement et de jour et de nuit le long des canaux de Venise. Venise est une ville qui entraîne. Mitterrand se laisse entraîner." (L'Express du 13 avril 1995)