Hausse de la corruption : pourquoi il faut se méfier des cadeaux empoisonnés, par Gérald Bronner
Un rapport de la Cour des comptes l’a souligné récemment : on observe une progression générale des faits de corruption recensés en France. Ce constat n’est pas démenti par les données communiquées par l’IGPN (Inspection générale de la police nationale), qui indiquent que les affaires de corruption impliquant des policiers ont augmenté de 70 % entre 2020 et 2024. Tout cela est inquiétant car révèle la réalité d’une France peu à peu empoisonnée par le crime organisé.
Les choses prennent un tour plus surprenant encore lorsqu’on découvre que les dealers proposent désormais de rendre, en quelque sorte, des "services" dans les quartiers où ils sévissent. Ainsi, les fêtes de fin d’année ont été l’occasion de mises en scène sur les réseaux sociaux où de petits caïds montrent leur grand cœur en offrant des cadeaux. Les mêmes organisent de fêtes de quartier ou des distributions de fournitures scolaires… Bref, le crime prétend peu à peu prendre une place laissée trop souvent vacante par l’État ou les associations qui ne peuvent pas tout.
Problème de la réciprocité
Le thème de la mafia comme substitut du pouvoir légitime est un classique du genre mais, jusqu’à récemment, la France avait été épargnée. Il se trouve qu’il n’y a rien d’anodin à accepter un cadeau : c’est là le début même de la corruption. En effet, même si vous ne promettez rien en retour, il demeure le problème épineux de la réciprocité. De quelle manière un don nous lie-t-il à autrui ? En droit, rien n’impose à celui qui reçoit d’endosser une quelconque dette envers son bienfaiteur ; pourtant, dans la pratique, l’échange ne met-il pas en place un réseau d’obligations tacites ?
C’est à cette question que répond Robert Cialdini, psychologue à l’Université de Columbia. Dans l’élaboration de son ouvrage, désormais classique, Influence et manipulation, il convoque non seulement les acquis de la psychologie sociale mais observe, durant plusieurs années, les méthodes concrètes de vendeurs automobiles, de centres d’appels commerciaux ou encore de militants associatifs. Sa conclusion est qu’un cadeau accepté entraîne une forme de réciprocité implicite bien plus contraignante que nous ne l’imaginons ordinairement.
Condition de survie pour certaines espèces
Le monde du marketing s’est largement emparé de ce mécanisme. Qui accepte une dégustation dans une grande surface – jus de fruit, biscuit salé ou autre friandise – sait bien le risque qu’il prend de se sentir obligé à un achat qu’il n’aurait pas fait dans d’autres circonstances. Les échantillons gratuits, les marques de courtoisie, les compliments adressés par un inconnu sollicitant un don, voire un simple verre offert au comptoir, instaurent un jeu d’influences discrètes mais puissantes, capables de nous faire consentir à ce que nous aurions refusé peu auparavant.
Pourquoi est-ce si profondément enraciné dans les relations sociales ? Plusieurs penseurs en ont souligné la portée quasi universelle. C’est le cas du sociologue américain Alvin Gouldner qui tenait malgré tout à rappeler l’existence de réciprocités inégalitaires. La psychologie évolutionniste, quant à elle, a proposé une lecture stimulante – bien que conjecturale – de ce phénomène. Ainsi, le psychologue social Roy Baumeister voyait dans la réciprocité une condition de survie pour certaines espèces. Dans son ouvrage The Cultural Animal: Human Nature, Meaning, and Social Life, il rappelle que l’aléa de la chasse peut conduire un individu à abattre une proie trop "volumineuse" pour être consommée seule ; le partage devient alors un investissement, fondé sur l’espoir d’un secours futur lorsque viendra la disette. Selon cette perspective, les groupes incapables d’une telle solidarité auraient été progressivement éliminés par la sélection naturelle. La réciprocité apparaîtrait ainsi comme une assurance collective face à l’irrégularité des ressources.
On comprend dès lors combien ce principe s’inscrit au cœur même de notre nature, renforcé par de multiples normes sociales. On comprend aussi pourquoi les institutions qui œuvrent pour l’intérêt général : la gouvernance politique, la police ou les magistrats doivent se prémunir avec vigilance contre ce pouvoir d’influence. Car le poison du crime organisé est aussi celui d’une réciprocité vénéneuse.