Quand, face au danger, la gauche s'unissait pour faire front... populaire
«C’est une permanence historique », pointe l’historien Stéphane Sirot (*). « Les moments où il y a convergence entre les partis de gauche, on retrouve les mêmes ingrédients : une menace de l’extrême droite, un marasme économique et social, un sentiment de déclassement », la pression de la base. « C’est là où la gauche émiettée parvient à se rassembler ». À s’unir, « parce que le corps social le demande », pour bâtir. Comme ce fut le cas en 1934.
« A couteaux tirés »Six jours après ce 6 février 1934 au cours duquel la démonstration de force des Ligues d’extrême droite a fait vaciller la République, la gauche, désunie, « à couteaux tirés », depuis le congrès de Tours, 14 ans plus tôt, défile comme un seul homme contre le fascisme. Les mêmes têtes sont aux manettes des partis depuis 1920 mais le jeu en vaut la chandelle… Les Français ont, eux aussi, bien compris l’enjeu. Il s’agit de défendre des valeurs. « Même si on peut la critiquer, la République, rappelle le professeur d’histoire politique l’université de Cergy-Pontoise, est perçue alors comme un régime qu’il faut conserver dès lors qu’il est menacé par une arrivée au pouvoir de l’extrême droite ». En 1934, « tout cela se déroule dans un contexte explosif en France ». Avec en toile de fond, « l’arrivée d’Hitler en Allemagne et les fascistes au pouvoir en Italie », note l’universitaire.
Ces éléments mettent du carburant dans le moteur de la gauche et des organisations syndicales qui considèrent les événements du 6 février comme une tentative de coup d’État.
« Unité ! » le cri de raliementPour défendre cette « République en danger », « le 9 février, une première contre-manifestation » – qui appelle notamment à la dissolution des Ligues – est organisée à Paris, par le Parti communiste français. ». Les affrontements entre manifestants et policiers font plusieurs morts et des centaines de blessés… De leur côté, les socialistes de la SFIO appellent à manifester le 12. Les communistes entendent leur emboîter le pas mais deux cortèges distincts sont prévus. La CGT, proche de la SFIO, et la CGTU, alliée du PCF, se prononcent pour la grève le même jour. « Cela aboutit à une énorme journée de mobilisation ! Avec plus d’un million de grévistes en région parisienne », souligne l’historien. « Unité ! ». Le seul mot scandé dans les deux cortèges aboutit à leur jonction.
Rassemblement populaireLa convergence des idées communes antifascistes, « lance le processus de “rassemblement populaire” qui aboutira deux ans plus tard au Front populaire. Les événements s’enchaînent. La création du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, dont font partie le physicien Paul Langevin, le philosophe Alain », mais aussi les écrivains André Breton et André Malraux ou l’architecte Charlotte Perriand, accélère le mouvement. « Se crée alors une dynamique qui consiste à se retrouver autour d’un programme commun. Comme il faut rassembler des organisations assez différentes – dont le Parti radical, un parti de gouvernement du centre gauche – ledit programme ne fait pas dans le détail […] Les 40 heures, les congés payés ou les conventions collectives ne sont pas encore stricto sensu dans le programme ! »
« Pain, paix, liberté »Le slogan, rappelle l’universitaire est « Pain, paix, liberté ». Cela dit tout des préoccupations du moment. Au sortir de la crise de 1929, « la préservation de la paix, le pouvoir d’achat et la question du redressement économique sont alors prépondérants ». Davantage que « les questions sociales » dont s’empare le Front populaire, « après les grèves de mai-juin 1936 » (N.D.L.R : 12.000 grèves, 9.000 occupations d’usines, 2,5 millions de grévistes).
Mais, précise Stéphane Sirot, l’unité contre le fascisme, « est le ciment » du mouvement qui conduit à l’avènement du Front populaire. Léon Blum l’a martelé le 6 février, dans l’Hémicycle, à la tribune le 12 février tandis qu’on le crie dans le cortège : « Le fascisme ne passera pas ! ». n (*) Auteur de Le syndicalisme, la politique et la grève, Arbre bleu, éditions 2023.
Sophie Leclanché sophie.leclanche@centrefrance.com