Something's coming
Leonard Bernstein au piano en 1957 (Corbis via Getty)
Bienvenue à Broadway (AFP)
Shut Up and Dance
Monter West Side Story devient alors un véritable défi qui s’avérera payant, puisqu’en 1957, la pièce est un événement à Manhattan. Contre toute attente, le public et la critique sont conquis autant qu’ils sont déstabilisés par la nouveauté de la création de Bernstein et Robbins. Jamais auparavant, on avait donné autant d’importance à la danse dans une œuvre musicale qui n’a pas pour fond le monde du divertissement ou du spectacle. Les dialogues sont quasiment inexistants. On parle peu donc, on chante beaucoup, mais surtout, on virevolte, on gigue, on saute, on swingue… « Les ballets transmettent les choses qu’Arthur Laurents ne pouvait écrire parce que les personnages sont incapables de s’exprimer : l’hostilité et la suspicion entre gangs, la gloire des personnes qui s’aiment, la terreur des rixes, l’ambiance dévastatrice – Monsieur Robbins a trouvé les mouvements dansés qui expriment cette partie de l’histoire », écrit à l’époque le journaliste Brooks Atkinson dans le New York Times. C’est d’ailleurs la force de ce long prologue qui traduit tout l’enjeu du drame. Pourtant, aucun canif n’est de sorti, l’animalité s’exprime par la chorégraphie. Même ambition dans la rencontre de Tony et Maria au dancing, durant laquelle pas un mot ne sort de leur bouche. C’est par une valse amoureuse que le spectateur comprend la magie du coup de foudre. Au début de l’acte II, alors que la malédiction des amants maudits ne fait qu'empirer, ces derniers rêvent d’un monde meilleur où Jets et Sharks ne s’entretueraient pas. Là encore, cet intermède onirique n’est que dansé et s’inspire des plus grands ballets, du Lac des Cygnes au Sacre du printemps. Pour toutes ces raisons, la production du spectacle avait un temps pensé à le nommer Shut Up and Dance (Tais-toi et Danse).
Si West Side Story est aujourd’hui considéré comme le « plus grand chef-d’œuvre de Broadway », ainsi le qualifie le danseur et chorégraphe Patrick Niedo, auteur d’une encyclopédie sur le genre, son adaptation cinématographique a largement participé à sa réputation. Fait rare, ce n’est que quatre ans après sa première représentation que la pièce est portée sur grand écran.
Le réalisateur Robert Wise reprend sans le dénaturer le livret d’Arthur Laurents et se fait même épauler par Jerome Robbins pour les passages dansés. Pour interpréter Tony, Warren Beatty, Anthony Perkins ou encore Elvis Presley auraient été envisagés. Mais, par choix ou par dépit – on ne sait pas – ce sera finalement un quasi-inconnu, Richard Beymer, qui l’emportera. Pour le rôle de Maria, Audrey Hepburn, enceinte, avait dû refuser, laissant la place à Nathalie Wood, qui avait joué à l’époque dans La Fureur de Vivre. En 1962, le film remporte pas moins de dix Oscars. Toujours en haut de l’affiche à Broadway, la comédie musicale s’inscrit alors dans la légende.
Tony et Maria dans West Side Story à la Seine Musicale (Susanne Brill)
La popularité de West Side Story ne s’est ensuite jamais démentie. Du Winter Garden Theatre de New York au Royal Albert Hall de Londres, « Maria » « Tonight » ou encore « I Feel Pretty » n’ont jamais arrêté de résonner depuis 1957. Soixante ans après, une tournée anniversaire a même été organisée au quatre coins du globe. Joey McKneely, qui a été l’élève et l’assistant de Jerome Robbins, se charge de la mise en scène, tenant à rendre hommage à son mentor. Sur le plateau de la Seine Musicale de Boulogne-Billancourt, où la troupe a posé ses valises pour un mois, les décors sont semblables à ceux imaginés par le génial Oliver Smith dans la version d’origine. On s'étonne alors de voir que West Side Story n'a rien perdu de sa vigueur. Comme si hier encore, cette grande pièce moderne était venue bousculer Broadway.
À voir : West Side Story, le classique original de Broadway à la Seine Musicale de Boulogne-Billancourt, jusqu'au 12 novembre